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> Le Contrôle Social en société dite démocratique

Alayn

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* 05/01/2010, 01:49
Message #1
De l'Union Locale La Commune - Rennes. Editions du Monde Libertaire. 58 pages. 2003.5¤

Cette brochure, me semblant tellement intéressante, je vais la mettre en ligne entièrement ici petit à petit.

4ième de couverture

"C'est l'anarchie !"

Qui n'a jamais entendu cette expression, employée pour parler d'une situation chaotique ? Pour ses détracteurs, une société anarchiste serait proche de la jungle, alors que nos sociétés "démocratiques" seraient organisées...
Et pourtant... la misère, les obscurantismes et les guerres n'ont jamais été aussi présents... La démocratie telle que nous la vivons est donc loin d'être neutre politiquement: seuls les riches et les puissants s'y retrouvent et ont intérêt à maintenir le système en place.

Là où les dictatures fascistes et communistes ont inventé le camp de concentration et le goulag, le système démocratique bourgeois utilise un procédé qui lui est propre: le contrôle social. Il s'agit d'intégrer de force l'individu au système, ou mieux de l'y faire adhérer de lui-même selon le principe bien connu de la servitude volontaire décrit par Etienne de La BOETIE. En parallèle, il convient de surveiller d'une façon ou d'une autre les individus pour anticiper et repérer dès l'origine toute velléité contestataire. Le système démocratique bourgeois n'hésite pas enfin, à réprimer les comportements déviants sous prétexte de sécurité.

Le thème central de cette brochure est l'analyse de cette logique intégration-surveillance-répression, omniprésente dans notre quotidien. Les médias, la vidéo-surveillance, le travail salarié, l'implication "citoyenne", le discours sécuritaire... sont autant d'outils au service du maintien de l'ordre établi.

S'il est évident qu'une société doit être organisée pour fonctionner, encore faut-il savoir au service de qui. On passe très vite de la morale à l'ordre moral... et de l'ordre moral à la perpétuation de l'ordre social... Le groupe dominant tente d'instaurer le respect de ses propres valeurs ; celles-ci se transformeront en normes puis s'organiseront en "idéal". L'institutionnalisation des normes se réalisant soit par l'intériorisation, soit par l'établissement d'un système de sanctions.

C'est pourquoi nous abordons quelques pistes pour résister dès aujourd'hui, en rappelant qu'il est possible de construire d'autres formes d'organisation sociale, qui seront librement choisies par toutes et tous, selon les principes de la liberté comme base, l'égalité économique et sociale comme moyen et la fraternité comme but...

Photo de couverture de la brochure: mort de Carlo GULIANI, Gênes, 20 juillet 2001.
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"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
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Alayn

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* 05/01/2010, 02:37
Message #2
INTRODUCTION

Aucune société, pour s'inscrire dans la durée, ne peut faire l'économie d'une morale. La nécessité, pour seulement survivre, d'une organisation collective, impose des compromis entre les libertés individuelles, en limitant l'agressivité humaine, en privilégiant les comportements de coopération, pour assurer la satisfaction des besoins humains. L'individu ne se construit que dans sa relation aux autres. Ces contraintes sociales, ces valeurs et ces interdits, plus ou moins bien acceptés, contribuent à intégrer l'individu à la société. Nul, pas même les anarchistes, ne peut nier le caractère incontournable de cette régulation sociale, de ce minimum d'homogénéité dont a besoin une société pour se développer. Pierre-Joseph PROUDHON lui-même écrivait: "L'homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables".

Mais on passe très vite de la morale à l'ordre moral. Un groupe dominant peut tenter d'instaurer la stabilité, le respect de ses propres valeurs ; celles-ci se transformeront en normes et en moeurs, s'organiseront en "idéal". Rapidement, ce groupe dominant ne tolérera plus l'existence de valeurs qui menacent son pouvoir, et se forgera des instruments pour contraindre les individus à partager ses valeurs, à remplir des rôles sociaux attendus, à adopter la conformité et l'obéissance, à adhérer à un consensus mou. Créer de la ressemblance pour intégrer: l'institutionnalisation des normes se réalise soit par l'intériorisation, soit par l'établissement d'un système de sanctions.

De la morale à l'ordre moral. De l'ordre moral à la perpétuation de l'ordre social. Pour sa part, François Bourricaud, sociologue, définit le contrôle social comme un "ensemble de ressources matérielles et symboliques dont dispose une société pour s'assurer de la conformité du comportement de ses membres à un ensemble de règles et de principes prescrits et sanctionnés" (Encyclopaedia Universalis, volume 17, 1995).
L'auteur nous rappelle que le contrôle social, notion malaisée à définir, apparaît dans la sociologie américaine dans les années 1920, principalement dans deux domaines, la déviance et la criminalité, l'enjeu étant de renforcer le consensus et la conformité, garants de l'unité du groupe social.

Ayant parfaitement compris que la stabilité politique assure la stabilité économique, et donc la prospérité des affaires, la société capitaliste qui a aujourd'hui envahi la planète, non seulement n'échappe pas à la règle, mais accentue cette empreinte, cette pression sur les individus qui la composent. Fondamentalement inégalitaire, elle est divisée en classes sociales, selon différentes formes de domination et de subordination. D'un côté, ceux qui dirigent, possèdent ; de l'autre, ceux qui n'ont que leur force de travail à vendre. Cet ordre social existant, toujours fondé sur la force, avec ses codes d'accès à la réussite, peut être contesté, remis en cause. Gare à la marginalité, à la déviance, à la rébellion ! C'est ce risque d'instabilité qui conduit les détenteurs du pouvoir et des richesses, les castes régnantes à exercer un contrôle social pour assurer le maintien des hiérarchies établies, la garantie des privilèges, la continuité des structures sociales. Pour cela, plusieurs niveaux de contrôle sont employés: un contrôle idéologique en toile de fond, une surveillance au quotidien pour déceler la moindre tentative d'opposition ou velléité de contestation, et des politiques répressives pour maîtriser la déviance. Cet ouvrage fait le point sur ces différents contrôles, avant de proposer des pistes vers une morale sans obligation ni sanction.
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Alayn

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* 05/01/2010, 02:59
Message #3
I - LE CONTRÔLE IDEOLOGIQUE

Longtemps, cet ordre moral a été assuré par la famille, l'Etat, l'école, l'armée, et peut-être surtout par l'Eglise. Ses objectifs sont les suivants: justifier les inégalités sociales. Faire accepter l'ordre établi par ceux-là mêmes qui le subissent, en le légitimant comme naturel, ou comme expression de la volonté divine. Prêcher la résignation. Favoriser l'apprentissage de formes de relations sociales fondées sur la soumission et l'aliénation. Privilégier des qualités telles que l'ordre ou la discipline au détriment de l'esprit critique. Valoriser le culte du chef et s'appuyer sur le charisme individuel. Faire adhérer à l'idéologie républicaine et à la patrie. Tels ont été les leitmotivs permanents au cours des siècles. De plus, la collusion entre ces différents "agents" du maintien de l'ordre décuple la force de leurs interventions ; les influences réciproques des préférences idéologiques de tous les "acteurs" de la socialisation se renforcent mutuellement puisque leurs choix convergent généralement.

Pour assurer l'ordre public, l'Etat prend appui directement sur la famille ; l'Eglise défend des valeurs morales fondatrices de la famille traditionnelle ; tout au long de l'Histoire, cette même Eglise apporte sans défaillance sa caution morale aux pouvoirs politiques les plus belliqueux.

Aujourd'hui, ce contrôle idéologique prend la forme d'un nouveau contrôle social, pour formater le citoyen et piéger le consommateur.
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Alayn

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* 05/01/2010, 04:24
Message #4
A - UN NOUVEAU CONTRÔLE SOCIAL

Soumis aujourd'hui à la concurrence vigoureuse d'autres instances de socialisation, les piliers classiques de l'ordre moral, "marqueurs d'identité", ont vieilli: dissolution de la famille fragilisée par l'individualisme ; éclatement de l'école, objet de multiples tensions ; déclin du religieux (même s'il est relatif) ; effacement de l'Etat (même s'il est sournois). Si l'ordre moral est une tentative de figer la morale, par laquelle le groupe dominant prétend imposer ses valeurs qui deviennent les normes, il peut le faire de différentes manières. Il peut gérer en douceur les relations sociales si le rapport de forces est en sa faveur, s'il ne rencontre aucune résistance. Il devient agressif si son existence est menacée, si la faible adhésion de l'ensemble des individus met en péril sa cohésion. Si les régimes autoritaires ont, sans ambiguïté, choisi la force, la brutalité, ce qu'on appelle les démocraties libérales élaborent un système beaucoup moins visible, beaucoup plus subtil en vue d'une "pacification de l'existence". Il y a plusieurs manières de réduire au silence ceux qui s'élèvent contre l'orthodoxie.

Depuis les années 60, l'autorité, sous sa forme traditionnelle, subit une crise. Emergent de nouvelles formes d'autorité, fondées sur une régulation plus souple, sur la "négociation", bénéficiant de l'influence subtile des propagandistes professionnels. Et par conséquent, de nouvelles dominations, plus difficiles à identifier. La soumission et le contrôle des consciences sont acquis non par la force ou les démonstrations de puissance, mais par la séduction. Nous sommes entrés dans l'ère de l'exploitation douce, de l'oppression souriante.

Les psychotropes, les antidépresseurs, le conditionnement, la manipulation, l'hypnose sont préférés à la matraque. L'autocensure à l'interdit. La malléabilité de l'homme, sa plasticité presque infinie font naître un rêve dans la tête des dirigeants: nous rendre béats, euphoriques. L'idéal étant une population docile qu'il serait inutile de contraindre parce qu'elle aurait "l'amour de sa servitude". Il faut se rappeler l'avertissement de B.F. Skinner, psychologue du comportement: "De ce que l'homme peut faire de l'homme, nous n'avons encore rien vu". [cité dans "L'homme remodelé" -V. Packard]

Ce contrôle en douceur s'effectue par plusieurs voies, plus ou moins développées, selon les circonstances, selon les priorités des politiques nationales: l'imprégnation souvent inconsciente des individus par la culture, l'asservissement des désirs et aspirations de ces individus à l'appareil de production capitaliste ; la surveillance généralisée de la vie quotidienne ; la mise en place, à travers les lois d'aménagement du territoire et la réforme de l'Etat, d'une démocratie participative fondée sur une prétendue "exigence de proximité".

"L'endoctrinement est à la démocratie ce que la coercition est à la dictature", écrit Noam CHOMSKY, penseur radical américain, professeur de linguistique au M.I.T. L'originalité de la société capitaliste réside dans l'utilisation de la technologie, plutôt que dans la terreur, pour obtenir la cohésion des forces sociales. Or les progrès de la technologie s'avèrent déterminants dans le perfectionnement des techniques de surveillance et d'encadrement collectif. Les méthodes, de plus en plus sophistiquées, souvent indolores, parfois même agréables, du conditionnement, de la manipulation permettent un contrôle discret, consensuel, voire coopératif, et de ce fait beaucoup plus insidieux.

Cette recherche de l'intégration des individus dans la société peut conduire à un "totalitarisme soft". Comme l'exprime Herbert MARCUSE:
"Le totalitarisme n'est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c'est aussi une uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d'un faux intérêt général." Ce qui est en train de se mettre en place, c'est ce que nous décrivaient, avec un sens remarquable de l'anticipation, Aldous HUXLEY dans "Le meilleur des mondes" et George ORWELL dans "1984". Un ordre politico-social qui aliène l'individu plus fortement que jamais, une société totalitaire mécanisée, standardisée, automatisée, "fordisée". Un monde où tout est programmé parce que l'imprévisible, l'aléatoire, le pulsionnel, l'imaginaire, bref le vivant, troublent la belle ordonnance du système et constituent des dangers permanents. Un monde "horriblement parfait".

Aldous HUXLEY écrivait dans "Retour au meilleur des mondes" (Librairie Plon, 1959): "Par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques -élections, parlements, hautes cours de justice- demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non-violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusées et de tous les éditoriaux mais (...) l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera."

"Plus une société devient libre, plus il est difficile d'utiliser la force", écrit Noam CHOMSKY. Il ne faut pas en conclure pour autant que la brutalité a disparu, car les multiples pièges de nos sociétés technocratiques ne réussissent pas, malgré leurs prouesses, à transformer tous les individus en citoyens dociles, stationnant dans les créneaux laissés libres. Les sociétés capitalistes créent même tant de frustrations, de misère, suscitent tant de haine aujourd'hui qu'elles deviennent la cible de contestation plus ou moins violente. C'est à ce moment que le consensuel prend fin, et que le disciplinaire intervient: le contrôle social se muscle pour maîtriser "sauvageons" (dixit Chevènement) et fauteurs de troubles. C'est ce jeu permanent et pervers entre la carotte et le bâton que tentent de décrire les pages suivantes.
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Alayn

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* 05/01/2010, 04:59
Message #5
B - FORMATER LE CITOYEN

Pour formater le citoyen, l'argent et la propagande constituent de redoutables moyens de contrôle social. De nombreux exemples peuvent le démontrer: lorsque des crédits sont refusés à un chercheur marginal, dont les travaux heurtent les dogmes établis... et des intérêts économiques "supérieurs" ; lorsque des pots-de-vin sont distribués à des hommes politiques pour obtenir un marché au détriment d'un concurrent ; lorsque les entreprises capitalistes versent des revenus si faibles que les salariés ne peuvent acheter que les produits médiocres qu'elles fabriquent ; et parallèlement, lorsque le système bancaire traditionnel refuse un prêt d'installation à un jeune soucieux de ne pas s'intégrer dans une filière professionnelle classique. Mais au-delà du pouvoir d'achat lui-même (au sens large du terme), c'est bien la liberté de penser qu'il s'agit d'acheter.

Parce que l'essor d'une conception novatrice est ressenti comme un défi insupportable, parce que l'originalité de la pensée est suspectée de déviance, parce que la réflexion porte en germe un regard critique, l'objectif, pour les classes dirigeantes, est de maintenir l'ordre établi, un ordre économiquement inégalitaire et politiquement autoritaire. Il s'agit donc de dompter la pensée, de juguler l'insubordination, d'obtenir l'adhésion du plus grand nombre aux valeurs de la société libérale, ce que Noam CHOMSKY appelle la "fabrication du consentement". Il s'agit de piétiner ce "dogme démocratique selon lequel le peuple est le meilleur juge de ses propres intérêts", ce peuple, "troupeau désorienté" qu'il faut conduire, eu égard à la "stupidité de l'homme moyen". Propagande, endoctrinement, manipulation sont les maîtres mots. Divers processus sont utilisés, pour lesquels les grands médias, et notamment la télévision, jouent un rôle crucial.

On notera l'origine religieuse du mot propagande. En 1622, la Curie romaine fondait la Congrégation pour la propagation de la foi, dont le but était de diffuser la foi catholique par tous les moyens possibles. La propagande est entrée dans l'ère moderne avec la première guerre mondiale. D'abord avec les affiches, puis la radio et le cinéma, enfin la télévision, formidable outil de contrôle social parce qu'elle assure la diffusion massive d'un message unique, celui qui légitime le pouvoir en place. Quand on sait que 95% des foyers possèdent au moins un téléviseur qu'ils regardent en moyenne 3h 30 par jour, on a une idée assez précise des dégâts commis. "La télévision est un outil de répression psychologique bien plus fort que n'importe quelle prison" (Front social N° 8).
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Alayn

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* 05/01/2010, 05:53
Message #6
La propagande se fait par plusieurs méthodes:

* Orienter l'information. L'information détermine les choix politiques des individus ; son libre accès garantit la soi-disant "démocratie": sa qualité est donc fondamentale pour la formation du jugement. Or son "traitement" consiste à sélectionner les messages en fonction des intérêts des classes dominantes. Certains faits sont écartés, d'autres sont maquillés. Sous couvert de communication, d'information, le mensonge est l'arme la plus sûre, parce que l'image télévisée (entre autres) n'est qu'une interprétation de la réalité. Le mensonge comme outil de propagande est tellement efficace qu'aux Etats-Unis, lorsqu'on demande aux Américains combien de Vietnamiens sont morts pendant la guerre déclenchée par Kennedy, la réponse moyenne est 100 000 morts, alors que ce conflit a fait deux à trois millions de victimes. Qui, d'ailleurs, fournit aux journalistes leur matière première, sinon les gouvernants, les administrations, les entreprises ? La plupart du temps, le journaliste ne choisit pas ses sources ; elles s'imposent à lui (comptes rendus, dossiers, rapports, bilans, dépêches d'agences...). Les journalistes deviennent ainsi des "porte-voix", des "courroies de transmission" du pouvoir. Ted Turner, patron de la CNN, affirmait sans scrupules: "Si nous ne mentionnons pas un évènement, il ne s'est pas produit." On notera d'ailleurs que la censure est de moins en moins nécessaire: l'autocensure, le journalisme de révérence, le cirage de godillots suffisent.

La marchandisation de l'information permet sa transformation en une mise en scène qui joue sur les sentiments, l'irrationnel, l'inconscient, sur la réaction instinctive. L'information devient une pure succession d'évènements isolés les uns des autres ou considérés dans un enchaînement tronqué, qui ne permet pas de (ou qui permet de ne pas) comprendre les enjeux fondamentaux. Un fait chasse l'autre. Le but de l'info-spectacle est sans ambiguïté: semer la confusion, empêcher de réfléchir en profondeur, d'exercer son esprit critique, éliminer tout débat de fond, toute confrontation, réduire le "citoyen" au rôle de spectateur passif. Pour cela, il suffit de supprimer la mémoire et l'expérience qui permettent la comparaison des faits et interdire le recul vis-à-vis des évènements en falsifiant les faits, en isolant un épisode historique de son contexte ou mieux, en niant l'histoire immédiate.

Dans cette entreprise de domestication de l'espèce humaine, le langage joue un rôle fondamental. Vecteur par excellence de l'idéologie, il sert à dissimuler et à justifier. Penseur radical américain, John Zerzan écrit dans "Aux sources de l'aliénation": "Le langage aliéné, renforcé de la manipulation permanente des images, demeure un puissant vecteur de domination, à la fois comme un mensonge sur le monde et comme mode d'emploi servile de ce monde." Il est éclairant, à ce sujet, de mesurer les difficultés qu'ont rencontrées ceux (et sans doute surtout celles) qui ont lutté pour obtenir la féminisation des mots, la domination mâle n'étant pas seulement une abstraction. Dans cette optique de réduction et de travestissement de la réalité, le slogan publicitaire, politique (au contraire du slogan militant, souvent pertinent) est le meilleur outil pour stériliser la pensée.

La puissance de l'argent renforce aussi considérablement l'intégration de l'individu à la "culture établie". La propriété capitaliste des médias se concentre de plus en plus. Le nombre de quotidiens baisse, mais surtout le nombre de propriétaires ne cesse de se restreindre. quotidiens, hebdomadaires, magazines, livres, audiovisuel, films sont aux mains de quelques grands groupes (un seul groupe de presse -Hachette- contrôle plus de 50% du marché de l'édition en France et 70% de la distribution). La concentration des médias se trouve encore accrue par l'irruption de sociétés extérieures au monde de la communication, et dont la capacité d'investissement est considérable.

Or celui qui contrôle financièrement les médias achète la possibilité de conditionner les goûts du consommateur et, plus encore, de l'influencer idéologiquement et politiquement. Ce n'est pas Berlusconi qui soutiendra le contraire !
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Alayn

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* 14/01/2010, 06:19
Message #7
* Distraire le spectateur. Façonnée par les gigantesques conglomérats qui produisent non seulement des films et des programmes télévisés mais éditent aussi des livres, des magazines, des journaux, des CDs, des cassettes vidéo, l'industrie culturelle empêche l'émancipation d'individus capables de discerner et de décider librement. Elle les divertit, au sens pascalien du terme, c'est-à-dire les détourne de l'essentiel. En assurant la suprématie de l'émotionnel sur le rationnel, la lessive télévisuelle opère un efficace lavage de cerveau. En plongeant le public dans une atmosphère irréelle, artificielle (celle du sport, "opium du peuple", du tiercé, des concours de pronostics, mais aussi celle des variétés, de la vie privée des célébrités ou de la loterie nationale), on le détourne des vrais problèmes sociaux actuels ; on lui fait oublier ses difficultés, sa grisaille quotidienne ; on renforce son aptitude à vivre par procuration.

Ce que les images promettent, c'est toujours le bien-être, le confort, l'efficacité, la réussite. L'univers que les réclames présentent à notre regard est un monde détendu, souriant, insouciant. La distraction devient alors aliénation, crétinisation, abrutissement, et conduit à la décérébralisation collective. Marshall Mc Luhan, penseur canadien qui soutenait que les moyens de diffusion et de communication, loin d'être des moyens parfaitement neutres, déterminent des modes de penser, d'agir et de sentir de la société, et qui considérait les technologies comme des prolongements de nos organes physiques et de notre système nerveux, écrivait: "La liberté démocratique consiste en grande partie à oublier la politique et à s'inquiéter plutôt des périls que nous font courir les pellicules, les poils disgracieux, les intestins paresseux, les seins affaissés, les déchaussements des dents et le sang fatigué." De son côté, Philippe Val affirmait: "La place effrayante que prennent les abrutis dans le panthéon télévisuel permet aux médias d'ignorer superbement les lumières du siècle."
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* 14/01/2010, 07:05
Message #8
* Favoriser l'intériorisation de certaines valeurs. Il s'agit ici surtout de ce qu'il est désormais commun d'appeler la "pensée unique", c'est-à-dire la "traduction en termes idéologiques à prétention universelle des intérêts d'un ensemble de forces économiques, celles, en particulier, du capital international", un consensus implicite tendant à imposer l'orthodoxie néolibérale.

Controversée, l'expression "pensée unique", née des années 80, c'est-à-dire dans la période de l'effondrement de l'Union soviétique et de la destruction du Mur de Berlin, aura eu au moins le mérite de faire prendre conscience de l'attitude quasi unanime d'une classe politique et médiatique faisant valoir ses idées comme étant sans alternative possible.

Qu'on lui préfère le terme de "politiquement correct" ne change rien à l'affaire. L'objectif est de présenter la victoire de la doctrine économique libérale comme "progrès ultime de l'humanité", l'économie de marché comme processus inéluctable et irréversible, le capitalisme comme horizon indépassable.

Il s'agit, pour les "bien-pensants", d'évacuer le débat politique.
Au royaume du dogme et du monopole, toute résistance est vaine, tout opposant se voit diabolisé. La sagesse consiste à intégrer les valeurs "incontournables": une monnaie forte, une déréglementation sans frein, une réduction des déficits... Et si le domaine de prédilection de cette pensée "administrée" est le champ économico-politique, il s'étend à l'ensemble de la pensée. C'est la fin des idéologies, la notion "archaïque" de classes sociales, bien sûr, mais aussi le caractère naturel de la violence et de la hiérarchisation, selon les darwinistes sociaux de la Nouvelle Droite ; le racisme et l'ethnocentrisme qui "justifient" l'infériorité du Sud, la nécessaire militarisation, la valorisation de la réussite, la laïcité dite ouverte, le tout-nucléaire en matière d'énergie, le tout-génétique aussi, le tout-anglais (l'Europe se devait-elle de promouvoir, pour son rayonnement... la langue de l'Amérique ?).

Dans cette entreprise de conditionnement, les sondages constituent une technique de persuasion des plus efficaces. En nous ressassant continuellement le désir du plus grand nombre, ils nous suggèrent d'y adhérer. Spécialiste de la communication, Paul Watzlawick a montré comment un individu isolé finissait par douter de ses propres sens et, pour ne pas se distinguer, à se ranger à l'opinion du plus grand nombre:
"La volonté de renoncer à son indépendance, de troquer le témoignage de ses sens contre le sentiment confortable, mais déformant la réalité, d'être en harmonie avec un groupe, est bien entendu l'aliment dont se nourrissent les démagogues". ("La Réalité de la réalité", collection "Points", Seuil, 1984).

"Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde", avertissait Diderot, il y a deux siècles, dans "Maximes et pensées". Les "Lumières" triompheront-elles un jour définitivement de l'obscurantisme ?
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* 13/02/2010, 19:11
Message #9
* Renforcer l'identification à des modèles

Le sport, et plus particulièrement celui de haut niveau, constitue à cet égard, un redoutable instrument de contrôle social. Le sport flatte le narcissisme des masses qui s'identifient à leurs idoles ; les athlètes sont souvent fêtés comme des héros populaires. Que l'on se souvienne du délire des foules à l'occasion de la victoire du "onze tricolore" dans la Coupe du Monde de foot-ball de 1998 ; certains n'hésitant pas à comparer cette liesse au bonheur de la Libération de Paris, voire à la fièvre de la Révolution française. "Le sport, écrit le philosophe (et théologien, hélas) Jacques Ellul, est un facteur de massification, en même temps que de discipline et, à ce double titre, il coïncide exactement avec une civilisation totalitaire et technicienne." Parce que le sport ne remet jamais en question l'ordre établi, n'est jamais subversif mais toujours intégrateur, constructif, positif, il est le meilleur moyen de dépolitisation des masses. On peut d'ailleurs apprécier la remarquable continuité au niveau des appareils idéologiques d'Etat, quels que soient les régimes de gouvernement.

Comme le constate Jean-Marie Brohm, professeur de sociologie à l'Université de Montpellier III, la fonction intégratrice du sport a aussi été clairement perçue par de nombreux entrepreneurs qui ont compris que la pratique sportive était un moyen judicieux pour obtenir une attitude positive envers l'entreprise grâce au sentiment d'appartenance collective, c'est-à-dire éviter l'explosion des conflits sociaux en calmant l'ardeur revendicative, limiter l'absentéisme et les baisses de productivité. Lors de la dernière Coupe du Monde de foot-ball, conscients du phénomène "facteur d'identification collective", certains patrons n'hésitaient pas à dégager des heures de travail à leurs salariés pour qu'ils puissent assister à la retransmission télévisée des rencontres (malheureusement, celles de l'équipe de France ont été peu nombreuses !). Quel meilleur instrument pour le patronat, qu'une classe ouvrière sportive, loyale, fair play, acceptant les règles du jeu de l'exploitation librement consentie par le contrat de travail ?

Parce qu'elle s'appuie à la fois sur les processus d'intériorisation et d'identification, il faut accorder ici une attention particulière à ce qu'on nomme la "culture d'entreprise". Elle consiste à susciter de l'intérieur, l'adhésion de l'individu à une logique d'organisation, à un projet collectif.
L'objectif est de canaliser l'énergie psychique individuelle, de maîtriser les comportements, mais en douceur ; d'exercer une emprise plus forte sur l'individu, mais par une forme plus subtile d'aliénation. Sur le plan financier, la mise en place de formules d'auto-actionnariat permet d'impliquer plus fortement les employés. Mais surtout, sur le plan psychologique, on cherche à obtenir l'adhésion par intériorisation des valeurs, des objectifs et de la logique de l'entreprise. Le projet d'entreprise a pour but de produire un individu à l'image de son entreprise, de le mettre totalement à son service, d'assimiler ses intérêts personnels aux intérêts de l'organisation et d'identifier sa réussite personnelle à celle de son entreprise. Bilans de compétences, "savoir-être" tendant à la disponibilité, à l'autodiscipline, c'est-à-dire à la servitude, c'est le prix à payer pour devenir "employable".

Une fois le citoyen formaté, le contrôle social vise à maîtriser son rôle dans la société de consommation.
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Alayn

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* 13/02/2010, 21:07
Message #10
C - PIEGER LE CONSOMMATEUR

Toute société tend plus ou moins à susciter les besoins conformes à la logique de son propre développement. Jusque dans la première moitié du XXième siècle, le contrôle social a consisté à former un citoyen docile. L'originalité du capitalisme d'aujourd'hui, c'est de conditionner, en plus, un consommateur vorace. Dans ce système en effet, plus les volumes de production augmentent, plus les profits s'accroissent. Pour éloigner le cauchemar des stocks considérables et de la dépression économique, l'objectif n'est donc pas seulement de fabriquer, mais de vendre. Consommer toujours davantage pour répondre aux exigences du développement de la production. Or la nature humaine ne correspond pas toujours aux impératifs dudit système: il faut donc l'aider un peu. La majeure partie de la population se satisfait-elle de ce qu'elle possède déjà ? Il faut mettre en oeuvre tous les moyens possibles pour stimuler les acheteurs en créant des besoins, par exemple en créant le vieillissement psychologique, c'est-à-dire le désir de renouveler des biens sans attendre que ceux dont on dispose soient usés.

Acheter, c'est bien. Mais acheter exactement ce que les entreprises produisent, pour éviter les pertes, c'est mieux. Or les réactions humaines sont souvent imprévisibles: certains aspects de notre conduite sont contrariants et irrationnels. D'où l'élaboration de stratégies destinées à déceler les véritables mobiles du comportement des consommateurs pour infléchir plus sûrement leurs choix. L'idéal étant non pas seulement de disséquer mais de modeler le futur acheteur. David Wheldan, ex-directeur mondial de Coca-Cola, affirmait: "Face à la difficulté de prévoir comment sera le consommateur du futur, la solution est de le créer nous-même dès à présent. Avec l'aide de bonnes idées et d'une bonne pub, le consommateur du futur va aller où nous voulons qu'il soit. La meilleure façon de prévoir le futur, c'est de le créer."

Dès 1964, dans "La foule solitaire" (Editions Arthaud), David Riesman, ancien professeur de sciences sociales à l'université de Harvard, dénonçait le consommateur "ostentatoire" dont l'appartenance à un groupement, en le soumettant à une pression sociale constante, lui fait perdre l'essentiel de son individualité potentielle. Il écrivait: "De nos jours, la société industrielle accule des millions d'hommes à l'anomie (au sens d'inadaptation), tout en faisant naître, chez d'autres, une conformité proche de la veulerie."

Des moyens considérables sont mis en oeuvre pour déclencher le réflexe d'achat d'un produit, de préférence inutile. Des milliards de dollars sont consacrés chaque année à la publicité, notamment dans la recherche et l'examen des réactions du public (mouvement des yeux, activité des pupilles, transpiration...), dans l'étude systématique de nos faiblesses cachées et de nos côtés vulnérables ; la cible prioritaire étant l'enfant, auxiliaire aujourd'hui, mais consommateur à part entière de demain, "proie rêvée et légitime" (il est déjà presque trop tard, puisque Aldous HUXLEY estimait que c'est dès le berceau et durant le sommeil que les nourrissons peuvent être efficacement conditionnés !).
Selon le sociologue Michael Hakawa, un jeune New Yorkais de 18 ans a dû voir à la télévision environ 350 000 spots publicitaires depuis sa naissance.

Ces spots, dont la mise en scène relève du conditionnement, procèdent d'un travail de recherches, de sondages, d'enquêtes considérable auquel collaborent sociologues, psychologues, sémiologues, linguistes, graphistes, décorateurs, musiciens... Leur contenu ludique a pour objet de captiver l'attention, d'attirer la sympathie du public, de susciter son intérêt, de provoquer le désir, de diminuer la résistance, la volonté, le discernement pour être plus réceptif aux suggestions. Une véritable mainmise sur notre subconscient qui permet aux producteurs de nous vendre des symboles (sécurité émotive, sentiment de puissance, immortalité) et de jouer sur le désir d'élévation dans l'échelle sociale.
L'un des instruments les plus efficaces étant les fameuses images subliminales (ce qui signifie que l'oeil voit et que le cerveau en est informé, mais au-dessous du seuil de conscience), aujourd'hui considérées comme illégales... mais s'il fallait s'arrêter à ce détail...
Georges Chetochine, théoricien du marketing, affirmait: "Le client, c'est l'ennemi ! Pour le fidéliser, il faut: 1 - le désarmer ; 2 - le faire prisonnier ; 3 - garder l'initiative" (propos tirés de la brochure "Changement de comportement pour la fidélisation").

Mais la télévision, le cinéma ou les panneaux publicitaires ne suffisent pas: le consommateur sera traqué jusque sur le terrain. Un "hypermarché-laboratoire", construit à Saint-Quentin-en-Yvelines (et sans doute d'autres ailleurs), a permis d'étudier le plus finement possible les comportements de l'acheteur, une équipe de sociologues et de psychologues s'appliquant à épier et analyser les gestes, les parcours, les arrêts, les hésitations de l'acheteur-cobaye. Dans cette stratégie prédatrice, rien n'est laissé au hasard: largeur des allées, taille des rayons, emplacement des produits, couleurs... avec le concours d'architectes, de décorateurs, d'éclairagistes.

Chaque entreprise privée s'efforce de connaître ses clients le mieux possible pour personnaliser la relation et adapter l'offre à leurs besoins.
Pour cela, il lui faut collecter le maximum de renseignements personnels et construire une base de données. Les outils informatiques de plus en plus puissants et le développement d'Internet permettent la multiplication des fichiers, outils auxquels s'ajoutent les cartes de fidélité, les enquêtes de satisfaction, les jeux concours, les ventes de fichiers. C'est curieux comme le citoyen lambda peut parfois faire l'objet des attentions les plus soutenues !

Ce contrôle idéologique s'exerce en permanence, de manière insensible, sur tous les individus. Mais, pour pouvoir repérer le moindre faux pas du citoyen - consommateur formaté, une surveillance rapprochée est également organisée.
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Alayn

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* 13/02/2010, 23:55
Message #11
II - UNE SURVEILLANCE AU QUOTIDIEN

Parce que la liberté est source d'imprévisible, celle dont peut jouir la population devient insupportable aux maniaques du maintien de l'ordre, du contrôle tous azimuts... Parce que les techniques qui permettent de voir induisent des effets de pouvoir, donnent prise sur la conduite individuelle, une surveillance hiérarchisée, continue et fonctionnelle s'est progressivement mise en place. Une véritable "machinerie", organisation pyramidale (ce qui ne l'empêche pas d'être décentralisée et multidirectionnelle) qui ne doit laisser subsister aucune zone d'ombre, assure un quadrillage de plus en plus fin des comportements individuels.
La visibilité est devenue un piège parce que les nouvelles technologies (vidéo-surveillance, informatique, télécommunications) peuvent rendre transparente la vie des citoyens "ordinaires"... tandis qu'elles préservent l'opacité des activités des décideurs. Il s'agit plus de réguler, de dissuader, de normaliser que de sanctionner. Ce qui présente, pour le pouvoir en place, le double avantage d'éviter un engorgement de la machine répressive et d'effacer l'image négative du tout-répressif.

Dès 1961, dans "La cité à travers l'histoire", Lewis Mumford écrivait: "A ce point, les maîtres de la société moderne sont arrivés à dépasser ceux des antiques cités, qui rassemblaient leurs sujets sous la surveillance des gardes armés de la citadelle. Ces méthodes ont fait leur temps. Avec des moyens de communication de masse sur de grandes distances, l'isolement dispersé s'est avéré un moyen de contrôler la population beaucoup plus efficace."

Cette fonction de surveillance, qui fait partie du pouvoir politique comme, sur le plan économique, du processus de production, permet à l'Etat de mettre en place des outils pré-répressifs: en identifiant les "déviants" au modèle dominant, il devient très facile, dans un second temps, de les isoler, que ce soit politiquement en les rendant infréquentables, économiquement en s'arrangeant pour qu'ils ne retrouvent pas de travail ou socialement en les incarcérant, stade ultime de la répression "démocratique". Il ne faut donc pas s'étonner que les cibles prioritaires soient les opposants politiques, les responsables syndicaux, les militants des droits de l'homme, les journalistes, les meneurs étudiants, les minorités, les anarchistes.

Cette surveillance prend plusieurs formes, liées à l'observation des citoyens, ou à des mesures destinées à canaliser les "problèmes" potentiels.
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Alayn

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* 24/02/2010, 22:54
Message #12
A - Le fichage informatique

En matière de fichage informatique, on peut considérer qu'il y a différents degrés, le plus élémentaire étant fondé sur la nécessité affichée par la loi de collecter des informations à des fins soi-disant purement statistiques. Il s'agit ici principalement des opérations périodiques de recensement de la population, prétendument pour planifier les besoins en matière sociale pour les années à venir. En réalité, ces informations peuvent être détournées de leur usage supposé: des municipalités en ont profité pour photocopier les réponses au questionnaire ; de plus, la délation des voisins est une pratique encouragée par les agents chargés du recensement. Enfin les informations, une fois rendues anonymes, sont revendues à des groupes privés.

Le degré supplémentaire de l'étroitesse du filet du contrôle social par le fichage informatique passe par le resserrement législatif lorsque l'époque est favorable au pouvoir. Ainsi, depuis plusieurs années déjà, l'Etat français souhaitait se doter de lois permettant de contrôler l'usage d'Internet. Ces lois ont pu passer dans l'urgence et la plus complète illégalité à la suite des évènements du 11 septembre 2001.

De même, le fichier du Système de Traitement des Infractions Constatées (STIC), dont l'existence a été révélée de façon fortuite, a été légalisé en 2001, six années après sa mise en place par Pasqua, et prolongé sous Chevènement. Il avait déjà fiché six millions de personnes: suspects, témoins dans des affaires dont la gravité commence à la contravention de cinquième classe. Il croise les informations issues de fichiers très divers, dont la mise à jour est rarement faite, et stockées pour des durées (souvent vingt ou quarante ans), largement au-delà des délais de prescription. Ce fichier marque la fin de la présomption d'innocence. Des fichiers comme celui-ci, il en existe d'autres, comme celui basé sur NIR (Numéro d'Inscription à la Sécurité Sociale) et servant au regroupement d'informations aux agents des impôts, et peut-être d'autres encore que nous ignorons. Et ce n'est pas la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés, créée en 1978), dotée de moyens dérisoires et elle-même placée sous influence (ses membres sont nommés par le gouvernement, le Conseil d'Etat, les députés, les sénateurs) qui est en mesure de contre-balancer ce lourd dispositif. On n'oubliera pas non plus le fichier génétique créé par l'article 28 de la loi sur la "délinquance sexuelle" en juin 1998, et sans doute promis à un bel avenir.

Enfin, quand même les lois votées dans l'urgence ne suffisent plus à faire respecter l'ordre existant, l'Etat fait appel à des méthodes terroristes qui lui sont propres, à savoir le recours à des services proches des services secrets, par exemple. Les systèmes d'écoute, de collecte et de traitement des informations issues des télécommunications constituent le fer de lance des systèmes "démocratiques" en matière de contrôle politique et économique de leurs propres citoyens, de préférence membres d'ONG, d'organisations syndicales ou politiques, ou encore des entreprises étrangères concurrentes. Le système Echelon, dont l'existence a été révélée au Parlement européen en 1998 en est à ce titre le meilleur exemple.

Si l'interconnexion de tous les fichiers administratifs fait peser un lourd danger pour les libertés individuelles, la multiplication des "traces informatiques" inquiète encore davantage. Un retrait bancaire, un paiement par carte de crédit, un appel téléphonique, autant d'éléments mémorisés, permettent de reconstituer un parcours. L'usage de l'ordinateur ou la navigation sur Internet permettent de collecter des informations à l'insu des utilisateurs, d'analyser leurs centres d'intérêts, leurs goûts, leurs idées, et d'établir leur profil de consommateur. Or, pour une société commerciale, il n'est évidemment pas anodin de connaître nos penchants.

Alors qu'une vingtaine d'ONG internationales et 20 000 citoyens avaient tenté d'empêcher la mise en place de la "rétention des données privées", les parlementaires européens (à 340 voix pour et 150 contre) ont adopté ce principe qui ouvre la voie au contrôle de toutes nos communications électroniques. C'est sous la pression des services de sécurité nationaux et d'instances supranationales comme le G8 que le Conseil des ministres de l'Union Européenne a exercé un chantage sur les deux groupes politiques les plus importants (en première lecture -vote du 13 novembre 2001- le Parlement s'était prononcé contre l'inscription de ce principe dans la rédaction finale). "C'est encore plus fort que la STASI", c'est ce qu'à lâché Ilka Schroeder, députée allemande des Verts, à l'issue du vote.
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podcol

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Lieu : Creuse et Normandie

* 24/02/2010, 23:06
Message #13
Sacré boulot Alayn, mais sacrément interessant. Bravo et bon courage!.. J'ai pas encore tout lu, mais c'est édifiant!



"Colère et intolérance sont les ennemis d'une bonne compréhension"
Gandhi
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Alayn

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Lieu : Creuse

* 24/02/2010, 23:48
Message #14
B - Le développement de la vidéo-surveillance

La vidéo-surveillance permet enfin au XXIe siècle à la classe dominante de réaliser le rêve du Panopticon de Jérémy Bentham. En imaginant un système applicable dans tous les lieux où l'autorité était nécessaire à une minorité pour se faire respecter d'une majorité (prison, usine, école...), Bentham a posé les bases du totalitarisme "soft": plutôt que de donner systématiquement des coups de bâton, le maître n'en donne que de façon choisie et parcimonieuse à l'esclave qui se sait, ou plus rentable encore pour le maître, se croit, systématiquement surveillé. Ce flicage préventif permet de limiter la répression au strict nécessaire, et d'instituer des rapports normés entre le dominant et le dominé, qui finit par abandonner toute velléité d'insoumission.

La vidéo-surveillance a débuté, en France, à Levallois-Perret avec l'installation de 96 caméras. Depuis, tout est allé très vite. Centres urbains, nouveaux quartiers résidentiels, bâtiments publics, réseaux routiers, transports en commun (métro, bus...), lieux principaux de manifestations: dans notre cher Hexagone, plus d'un million et demi de caméras épient nos faits et gestes. A Londres, un habitant est filmé en moyenne trois cents fois par jour par une trentaine de réseaux différents ; 85% des municipalités, outre-Manche, sont équipées de vidéo-surveillance. Les technologies modernes permettent de recouper, avec une marge d'erreur de 20%, un visage filmé au cours d'une manifestation avec celui enregistré dans une base de données informatiques de référence.

Si tout le monde s'accorde à penser que les caméras ne résolvent en rien les problèmes liés aux "incivilités", la logique des dominants consiste à penser qu'en en déployant le plus grand nombre, tout le monde se croira systématiquement surveillé (même si ce n'est pas le cas). L'objectif est donc la normalisation intériorisée des rapports entre dominants et dominés. Par ailleurs, le développement de jeux télévisés, du style "Loft Story", où l'on apprend à regarder les autres 24 h sur 24, contribue à modifier insidieusement la notion même de vie privée.
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véronique

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Lieu : creuse/gard

* 25/02/2010, 13:43
Message #15
"le développement de jeux télévisés, du style "Loft Story", où l'on apprend à regarder les autres 24 h sur 24, contribue à modifier insidieusement la notion même de vie privée. "

quand je le disais, on me regardait comme une illuminée.......
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Alayn

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Lieu : Creuse

* 26/02/2010, 00:52
Message #16
Bonsoir ! "Loft Story" fut la première émission en France où des gens furent filmés 24 h sur 24 (émission inspirée d'ailleurs par l'émission anglo-saxonne "Big Brother" -on en revient à George ORWELL !)

Ces émissions, basées sur le voyeurisme avant tout, "flattant" le vide de vie de gens qui sont carrément accros aux participants-acteurs de ces émissions, et qui s'identifient à eux, est le dernier must de la TV-poubelle.

Une rétrospective récente des images télévisuelles les plus marquantes des années 2000 mettait en première position le baiser de Loana avec un gogo-boy dans la piscine du loft ! Quel scoop en effet ! Ah pou là là ! (arf !)

Ce type d'émissions (aujourd'hui "La Ferme") sont néanmoins de moins en moins suivies par les téléspectateurs(trices) si bien que "La Ferme" sur "T'Es Fin" reprogramme sa diffusion de prime-time en 2ième partie de soirée à cause du trop faible taux d'audience ! (arf !) [faut dire que vu la brochette de has-beens participant au bidule, c'est dur de faire pire !].

Ce genre d'émissions est totalement conçu pour un public de frustré(e)s, s'emmerdant dans la vie et ne sachant quoi foutre, et se projetant et s'identifiant aux protagonistes de ces feuilletons journaliers débilisants.

Petit résumé pour celles et ceux qui n'auraient pas tout suivi (Pour vous montrer le niveau ! arf !):
-Aldo Maccione (vieil has-been italiano-macho ayant tourné dans tout un tas de navets dans les années 60/70): "J'ai mal au dos, je quitte La Ferme."
-Salut Aldo "la Classe !" ! (c'est son surnom -ourf !) criaient tous en choeur tous les autres gogols has-beens.
-Adeline Blondieau (ex-femme de Jonouille et ex-starlette dans une sit-com style "Sous le soleil/J'Me Crame les Fesses"): "Une tique m'a piquée ! Je dois quitter le jeu !"
-Mickaël Vandetta (le blanc-bec de service arrogant ayant inventé la "bo-gosse-attitude"...pouf...pouf): "je vais gagner, c'est moi le + beau !"
-Frankie Vincent (qu'avait cartonné avec son tube "Vas'Y Franckie, J'Suis Un Con..." -tant il est vrai que plus c'est con, çà marche !- ourf !), 1 des chefs fermiers (voui, y'a des chefs dans leurs bidules, l'idée de hiérarchie est préservée, ainsi que toutes les valeurs de beaufitude finie): "'C'est moi le chef, je vous surveille à travailler !".

Enfin bref... Y'a aussi David Charvet (qui se la pète), Miss Paris (celle qui avait montré son c... dans le magazine "Entrevue" -voir ici-même dans le topic "Miss France" toutes les photos postés par Jack et Papounet ! Arf ! -Non, c'est pas vrai !- et qui a été destituée par GDF -arf !), Jane Manson (franchement, Jane, tu me déçois ! A te rabaisser et à être obligé de participer à ce genre d'émissions.) ; Fahrid (un ancien boxer) ; l'inénarrable Greg le Millionnaire, 1 des soeurs de Céline Dion...etc... N'en jetez plus !

La télé est faite en grande partie pour abrutir le populo ! (sous couvert de "divertissement") comme si le bon prolo, après sa journée de taf éreintante, pour se divertir, et se reposer la cervelle, ne serait pas plus éventuellement intéresser par des émissions un peu plus "intellectuelles" ou culturelles, tout du moins un peu plus enrichissantes que ces merdes.

La TV est donc bien là pour conditionner le populo, lui éviter de réfléchir, le mettre à l'état de légume !
(Ce post ne fait pas partie de la brochure que je mets en ligne petit à petit ici mais n'est qu'un coup de gueule de ma part).



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
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véronique

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Lieu : creuse/gard

* 01/03/2010, 15:45
Message #17

La TV est donc bien là pour conditionner le populo, lui éviter de réfléchir, le mettre à l'état de légume !



oups ! j'ai l'impression d'être au boulot ......... huh.gif
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Alayn

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Lieu : Creuse

* 18/03/2010, 03:27
Message #18
C - La surveillance dans le monde du travail

Le phénomène n'est pas nouveau: au XIXe siècle, le paternalisme se développe dans le milieu industriel. Les Schneider notamment, au Creusot, mettent en oeuvre un système qui unifie la ville et l'usine, qui prend en charge l'ouvrier et sa famille jusque dans ses loisirs: logements sociaux, écoles, infirmeries, salles des fêtes, sociétés sportives -rien n'est laissé au hasard pour "encadrer", et finalement rendre captif l'ensemble de la main-d'oeuvre.

Mais les moeurs évoluent. Depuis l'avènement de la révolution industrielle, l'usine est devenue le lieu idéal pour développer de nouvelles formes de surveillance et de discipline (Henry Ford recourait même à des espions pour observer le comportement des ouvriers en dehors des heures de travail). Epier les salariés est, pour une bonne partie du patronat, devenu une obsession: enquêtes, filatures classiques, mais aussi -technologie oblige- vidéo-surveillance, informatique, qui permettent un contrôle permanent et diffus, beaucoup plus efficace que l'ancien livret ouvrier du XIXe siècle.

Les patrons ont bien souvent les "meilleures" raisons du monde pour surveiller leurs salariés: la sécurité des biens et des personnes, la protection contre le vol, le sabotage, la corruption interne, la vente de secrets d'entreprise. Ces préoccupations justifient, à leurs yeux, les enquêtes sur les comptes en banque, les filatures pour connaître les moeurs, y compris sexuelles, des employés.

Mais le prétexte de la sécurité dérape très vite. Les caméras placées sur le lieu de travail servent à mesurer le rendement des salariés ou sont utilisées comme pièces à conviction dans le cadre de procès pour "délit d'entrave à la liberté du travail", c'est-à-dire des piquets de grève comme la RATP a tenté de le mettre en oeuvre à l'encontre de salariés de la COMATEC (entreprise de nettoyage du métro) en grève en 1997.

Très souvent, la surveillance des salariés commence dès le sas d'entrée de l'entreprise. Après une première validation de l'autorisation d'accès grâce au badge magnétique nominatif, souvent relié à la pointeuse, les caméras permettent de contrôler les accès des sites "sensibles" de l'entreprise: plate-forme informatique, hall de production, points de passage obligés comme les ascenseurs, caisses, économat, salle de réunion syndicale... Parfois, pour les salariés du tertiaire travaillant sur informatique, chacune des transactions est chronométrée et reportée dans une base de données centrale où des éléments statistiques de la productivité de chacun sont consolidés et peuvent servir à la constitution de rapports individuels d'activité.

Une étude conduite en 1999, et portant sur 1054 firmes, montre que 67,3 % des entreprises sont engagées dans une forme de surveillance intrusive de leurs employés. Elles vérifient les courriers électroniques, les conversations téléphoniques, le contenu des boîtes vocales, saisissent les mots de passe des ordinateurs individuels, enregistrent sur vidéo numérique les performances de travail. 33 % d'entre elles pratiquent des tests psychologiques cherchant à connaître les pensées intimes et les attitudes.

En 1996, une étude de chercheurs de l'Illinois montrait qu'un quart des cinq cents compagnies suivies par la revue Fortune livraient des informations confidentielles sur leurs employés aux agences gouvernementales, que les deux tiers renseignaient les créanciers, alors que les trois quarts interdisaient aux employés l'accès à leur propre dossier professionnel !! (David F. Linowes et Ray C. Spencer). Par ailleurs, une loi californienne oblige les télé-travailleurs à exercer leur activité dans une partie de la maison ouverte aux visites de l'administration. Et dans de nombreuses entreprises, de plus en plus d'employés sont embauchés sous condition de dénoncer des collègues surpris à puiser dans la caisse ou dans les stocks.

Pour les patrons qui, eux, préfèrent agir dans l'ombre, la vidéo-surveillance ne saurait porter atteinte à l'honneur, à l'intégrité des salariés, puisqu'ils sont censés n'effectuer que des gestes professionnels.
"Argument" auquel répond Manuela Grévy dans "Vidéo-surveillance dans l'entreprise, un mode normal de contrôle des salariés ?" (Droit social, Paris N° 4), soulignant que la vidéo-surveillance est par définition une technologie de défiance dans les relations entre l'employeur et les salariés: "Par nature, la caméra constitue un moyen excessivement disproportionné au but recherché par l'employeur, qu'il s'agisse de la discipline, de l'amélioration de la production, de la sécurité ou encore de la lutte contre les vols. L'enregistrement continu des faits et gestes du salarié dans son activité professionnelle permet, en effet, de mettre en évidence des éléments qui ne relèvent pas de la sphère professionnelle, mais de la personnalité et touchent à l'identité de l'individu."

Mais il est bien entendu que la surveillance dans le monde du travail ne saurait se limiter aux seules caméras, aux seuls fichiers.
Parce que les patrons se définissent eux-mêmes comme les seuls porteurs de la réalité sociale, le projet du Medef de "refondation sociale" constitue un projet de société global. Selon Thierry Renard et Voltairine de Cleyre, dans "Medef: un projet de société" (Editions Syllepse, 2001), c'est "une forme plus poussée et plus sophistiquée de contrôle qui se met en place", en "invitant" le salarié à participer de lui-même à sa surexploitation.
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Alayn

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* 18/03/2010, 05:26
Message #19
D - Un urbanisme de contrôle

Dans "Surveiller et punir", Michel FOUCAULT écrit: "Longtemps on retrouvera dans l'urbanisme, dans la construction des cités ouvrières, des hôpitaux, des asiles, des prisons, des maisons d'éducation, ce modèle du camp (militaire) ou du moins le principe qui le sous-tend: l'emboîtement spatial des surveillances hiérarchisées."

Le développement de l'urbanisme au cours des siècles n'a effectivement jamais été le fruit du hasard, mais bien le produit d'une politique de la ville, d'une "gestion" de la population. Même si des progrès, dans l'hygiène notamment, ont permis de lutter contre les maladies et d'améliorer les conditions de vie, l'objectif global n'a jamais été perdu de vue: observer, recenser, canaliser, trier la population.
Derrière le progrès social d'assainissement des logements se dissimule un nouveau système de contrôle de la population: le propriétaire s'accorde un droit de regard sur la vie de ses locataires ; il exige le respect d'un code de bonne conduite.

Le rôle de contrôle social que remplit l'urbanisme se manifeste de différentes façons, et plus particulièrement à travers deux fonctions: circuler et résider. Déjà, les premiers pas de l'urbanisation permettaient le passage d'une économie villageoise autonome à l'organisation fortement hiérarchisée de la cité. Dans les premières cités, la circulation empruntait des ruelles étroites et tortueuses, abritées du soleil, bien adaptées aux rigueurs du climat. Par la suite, les rues droites et largement ouvertes serviront, avant même l'invention des véhicules à roues, au passage des processions et des défilés militaires, c'est-à-dire aux démonstrations de force du pouvoir. On sait que ces artères géométriques favoriseront, à certaines époques, l'intervention efficace de la police ou de l'armée. Avec l'aide "désintéressée" de quelques professionnels...

Mais surtout, la ségrégation spatiale a régulièrement accompagné, au cours de l'histoire, l'évolution de l'urbanisme, parfois sous le prétexte hypocrite d'homogénéité des quartiers. Dans "La cité à travers l'histoire", Lewis Mumford écrit: "Dans la cité, l'accroissement global de la richesse et celui du chiffre de la population allaient être suivis d'une différenciation d'un autre type: la séparation entre les riches et les pauvres, conséquence d'une importante notion nouvelle, le droit de propriété."

Cette notion de ségrégation spatiale est assez floue, difficile à cerner avec précision. Sa définition peut être religieuse (c'est le cas du ghetto, le quartier, au Moyen Age, en Italie, où les Juifs étaient tenus de résider). Elle peut être raciale (aux Etats-Unis, en Afrique du Sud), sociale (aujourd'hui, dans la plupart des pays industrialisés) ; ces critères pouvant se croiser. Cette mise à l'écart d'un groupe peut concerner les lieux de résidence, mais aussi les lieux d'éducation, de culte, de travail, les transports...

Héritage de la colonisation, l'expérience sud-africaine de l'apartheid, qui inscrit légalement l'idéologie de la ségrégation dans l'espace urbain dès 1901, représente un cas extrême. Cet urbanisme, destiné au contrôle social et politique des populations noires, sera servi par un appareil législatif complexe propre à ce pays et par la répression de la part de l'Etat, surtout à partir de 1948, avec l'arrivée au pouvoir du Parti national. On connaît malheureusement trop les caractéristiques de cet urbanisme autoritairement planifié par un pouvoir sans états d'âme: construction aux marges du centre ville, espace fermé par une clôture, absence de droits fonciers, monotonie et mauvaise qualité du bâti, harcèlement policier, pauvreté des habitants. D'un côté, la banlieue blanche avec villas, jardins, piscines, grosses voitures, centres commerciaux ; de l'autre, la banlieue pour Noirs, mais aussi Indiens, Métis, rarement équipée en électricité et en eau courante.

S'agissant des systèmes appelés avantageusement "démocraties" (puisque tel est le thème de cette brochure), le pouvoir se borne, essentiellement par la politique du logement, à regrouper diverses fractions de la population en fonction d'appartenance sociale (revenus, niveau d'instruction, statut professionnel), d'origines culturelles. D'un côté, les quartiers riches (où habitent, entre autres, les technocrates qui ont conçu les quartiers pauvres !), les quartiers d'affaires, rendus de toute façon inaccessibles à beaucoup par la seule valeur foncière. De l'autre, les "territoires de la pauvreté" où l'on s'installe sans avoir pu choisir (on ne parlera même pas de la pauvreté sans territoire, les SDF) ; les logements sociaux où se recroqueville la précarité économique ; les "cités de l'ennui" d'où ne peuvent pas partir les chômeurs, les RMIstes, les CDD, les très bas salaires (contrairement aux classes moyennes qui fuient ces lieux souvent devenus criminogènes) ; les "zones" sous-équipées parce que non "rentables", où se cumulent les handicaps, et qui n'offrent qu'une médiocre qualité de vie (absence d'intimité, de lieux conviviaux, nuisances sonores, insalubrité, danger...).

Les récents arrêtés anti-mendicité confirment cette vieille stratégie d'éloignement, d'exclusion des classes laborieuses-dangereuses, en permettant de repousser hors des quartiers chics les "indésirables", le sous-prolétariat qui fait tache, "aseptisant" ainsi l'espace urbain au bénéfice des populations aisées et des touristes. De la liquidation des enfants des favellas par les "Escadrons de la mort" au Brésil, au "parquage" dans les cités, les moyens diffèrent, le but est identique: contrôler les populations "à risques", assurer la tranquillité des nantis, prévenir tout sentiment de révolte susceptible de déboucher sur des revendications politiques.

Comme dans tant d'autres domaines, les Etats-Unis sont à la pointe du progrès. Tirant les leçons des émeutes de 1992, la ville de Los Angeles inaugure une architecture et un urbanisme qui, grâce à de nombreux dispositifs policiers, constituent non seulement une privatisation de certains lieux publics, mais une véritable "militarisation de l'espace social urbain": nombreux accès piétons supprimés, contrôle permanent des pauvres, des populations "dangereuses", quartiers riches hyper-protégés, immeubles "stratégiques" (bureaux, banques...) fermés par des systèmes de sécurité aux mains de gardes et de vigiles, vitres pare-balles, systèmes de vidéo-surveillance omniprésents, survols en hélicoptères, et même utilisation de satellites géostationnaires pour superviser tous les mouvements à l'intérieur de la ville.

Enfin, il n'est pas sans intérêt d'évoquer, comme instrument de ségrégation spatiale, le barbelé. ["Histoire politique du barbelé" d'Olivier Razac.] "Outil de l'inscription spatiale des relations de pouvoir", il ne sert pas seulement à la délimitation de l'espace, mais à sa gestion politique. Parce qu'il fallait trouver un moyen d'enclore les champs des fermiers qui commençaient à envahir les grandes plaines à l'ouest du Mississippi, le barbelé, en favorisant des déportations massives de populations sur de très grandes distances, a permis de détruire les fondements de la société indienne, d'accélérer la disparition physique et culturelle de ses ressortissants.

Dans "L'entaille rouge. Des terres indiennes à la démocratie américaine" (Albin Michel - 1996), Delanoë NELCYA écrit: "A partir de ce moment, les Indiens ne sont plus même dans un espace clos. Ils sont, sur les réserves, dans un espace fragmenté et enclos, sous une surveillance militaire qui vise à les y immobiliser et à les y atomiser. Toute sortie doit être négociée, et négociée à titre individuel (...). Sur leurs terres privatisées, (...), les Indiens se trouvent éparpillés au sein d'une communauté qui les encercle de ses regards et de ses vies. Prison de la fragmentation, fragments emprisonnés."

En organisant une gestion totalitaire de l'espace, celle destinée aux prisonniers parqués comme du bétail, c'est ce même barbelé, cette "ronce artificielle", symbole de la captivité extrême, qui a largement contribué à la "réussite" de l'expérience criminelle des camps de concentration et d'extermination nazis. Si le barbelé subsiste encore aujourd'hui, dans les camps de "rétention" ou de réfugiés notamment, il tend à disparaître de notre paysage quotidien, "avantageusement" remplacé par les vigiles, les portails électroniques et les caméras.
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Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 27/05/2010, 04:00
Message #20
E - L'action sociale

"Le travail social est né de l'affrontement de deux classes. Il est le produit de la classe bourgeoise dominante sur le prolétariat." (...) "L'origine du travail social s'inscrit dans le cadre du développement du capitalisme, et avec lui de la constitution d'un appareil d'Etat correspondant aux intérêts de la bourgeoisie montante." (...) "Le rôle de l'Etat est d'éviter l'affrontement des classes, donc d'éluder les contradictions, de gommer la réalité de l'exploitation capitaliste et de participer à la reproduction et au maintien du système." Ainsi s'expriment J-M COURTOIS "Histoire et développement du travail social" (Champ social, 1976, N° 19) et A. BELLET "Le travail social où ça va ?" (Champ social, Maspéro, 1976). Le problème est judicieusement posé.

L'action sociale commence à se formaliser après la période de reconstruction de l'après-guerre. Une politique d'action sociale affirmée va se constituer de la fin des années 50 au milieu des années 70. Jusqu'à cette époque, la dépense sociale est facilement absorbée par les excédents des ressources de la croissance. Le premier "choc pétrolier" va servir de justificatif à la réduction des dépenses sociales. En 1974 notamment, un coup d'arrêt est porté à la croissance exponentielle des effectifs des travailleurs sociaux. Le social va devoir s'adapter à la "crise".

Dans les décennies qui vont suivre, tout s'accélère: l'exclusion remplace la pauvreté, la "fracture sociale" s'agrandit, des menaces pèsent sur la cohésion sociale. Les conséquences sociales des difficultés économiques sur la vie quotidienne des individus, des familles sont de plus en plus lourdes. Et plus les besoins en action sociale augmentent, plus les moyens d'intervention sont réduits.

Parce que le social est l'articulation entre l'économie de marché et le gouvernement "démocratique", le rôle des travailleurs sociaux est paradoxal. A la fois représentants de la population et représentants des institutions, médiateurs entre la société et les individus, les travailleurs sociaux sont, par conviction, davantage portés sur l'aide que sur la répression, sur le soutien à la victime que sur la dénonciation du délinquant.

Or précisément la "modernisation" du travail va subordonner celui-ci aux logiques du marché. Accusés de ne pas résoudre les problèmes sociaux actuels, les professionnels de l'action sociale vont être quasiment soumis à une obligation de résultats... avec peu de moyens.
La gestion du social va se voir appliquer les critères de rentabilité et d'efficacité. Combien de chômeurs remis au travail ? Quelle diminution visible de la délinquance ? Ainsi l'ANPE, de structure au service des chômeurs, va progressivement devenir l'auxiliaire parfois zélé des employeurs.

Car l'enjeu est énorme pour une société capitaliste qui a généralisé la déréglementation, et donc la précarité, la vulnérabilité. Le social est désormais sommé d'éviter l'explosion, de garantir la paix sociale, et non pas de changer le fonctionnement de l'économie. Les politiques sociales sont conçues comme des pratiques correctives: elles doivent limiter les inégalités excessives, tendre vers des inégalités tolérables, c'est-à-dire compatibles avec le maintien d'une cohésion sociale.

"Le capitalisme qui, depuis toujours, a généré la misère économique, sociale et affective, nous demande maintenant d'atténuer la conscience de ces faits. Derrière le discours dominant qui dénonce l'assistanat, on vise à culpabiliser les laissés-pour-compte. Allons donc !
Les exclus seraient-ils responsables de leur propre misère ?" s'indignent les travailleurs sociaux ("Le Combat syndicaliste" - juillet 1993).

Le chômeur, le Rmiste sont plus que jamais mis à l'index, montrés comme des bons à rien, présentés comme des fraudeurs, des "assistés" vivant d'argent public, faute inexcusable face à l'idéologie de l'effort. Honte aux perdants dans une société qui valorise la réussite (en "oubliant" d'expliquer que ceux qui réussissent le mieux le font sans effort, puisque c'est l'argent qui travaille !). Parce que les institutions vont lui assigner pour tâche de réintégrer de toute force les improductifs dans les liens du travail, et surtout du travail précaire, de s'attacher à une "gestion tâtillonne et experte des exclus", le travail social va constituer un outil de contrôle social plus redoutable que jamais. Parce que les services sociaux disposent d'importants moyens informatiques et humains d'exercer une surveillance rapprochée des populations jugées difficiles, le recul des protections sociales s'accompagne de leur reconversion en instrument de contrôle. Il faut pouvoir justifier de recherches d'emploi même si l'exploitation est au bout du contrat ; il faut répondre favorablement aux offres de stages même si ceux-ci sont "bidon".

Le maintien des plus pauvres dans une situation de subsistance minimum les place dans une relation de dépendance vis-à-vis de la distribution de cette aide, visant en outre à les rendre responsables de leur indigence. C'est dans cet d'esprit qu'il faut considérer le PARE (Plan d'Aide au Retour à l'Emploi), outil dont le patronat se dote pour généraliser le travail précaire par un chantage à l'indemnité, en établissant une responsabilité individuelle du chômeur.
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