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> Qu'est-ce que la démocratie directe ?, (Manifeste pour une comédie historique)

Alayn

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Lieu : Creuse

* 27/06/2010, 04:06
Message #21
Avant de nous pencher plus avant sur la minutieuse description que fait HANSEN des institutions d'Athènes, on peut déjà remarquer que la démocratie directe est le contraire de l'anarchie, à tous les sens courants du terme: d'une part, la révolution de CLISTHENE mit fin à une longue période de graves troubles civils et d'instabilité politique, le régime démocratique n'ayant jamais été vraiment ébranlé de l'intérieur qu'en raison de la succession de catastrophes que fut la guerre du Péloponnèse ; d'autre part, on s'y réfère à des lois écrites qui définissent les fonctions d'un ensemble d'institutions d'une étonnante densité, a fortiori pour une société ancienne: et "de fait, jamais ni avant ni après, on n'a créé et élaboré un tel réseau d'institutions pour faire fonctionner une société si petite et si peu complexe" (p. 363). Enfin, si l'on en croit le résultat des calculs comparatifs effectués par HANSEN, le bon fonctionnement de ces institutions n'était pas, ni même ne tendait à devenir une charge légère pour la collectivité - ce qui contredit toutes les fausses promesses de "démocratie" de l'époque contemporaine: "Le salaire de la participation politique faisait de la démocratie le plus onéreux des régimes." (p. 358) (Dans une oligarchie pacifiée, ce qui coûte le plus cher, ce ne sont pas les institutions mais le vol et la corruption.) On ne peut cependant parler d'Etat constitutionnel au sens moderne, car ce qui caractérise les institutions démocratiques, et qui justement garantit leur stabilité sur le long terme, c'est leur extrême souplesse, pour ne pas dire leur fluidité: en effet la démocratie directe autorise, et même favorise, la remise en cause de ses propres organes institutionnels, de manière qu'ils se renouvellent et se recomposent en permanence -au gré du hasard aussi bien que des affinités de la masse des citoyens- masse qui n'a donc plus à recourir à la violence révolutionnaire contre des institutions figées. La vie de la cité démocratique consiste ainsi en une transformation incessante de ses organes ; en d'autres termes, en une révolution politique permanente.

Photo: Athènes au Ve siècle avant JC:
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Alayn

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* 27/06/2010, 04:53
Message #22
L'ASSEMBLEE SOUVERAINE


CLISTHENE avait compris que l'égalité politique réelle nécessite de briser toutes les communautés de sang et de territoire, dans lesquelles se reconstituent automatiquement des relations de dépendance, par la routine vite sacralisée en tradition. C'est pourquoi, tout en conservant leur nom, il avait d'abord révolutionné les "tribus", "phratries", "trittyes" et "dèmes" qui formaient la structure de la société attique traditionnelle: les cent trente-neuf nouveaux dèmes, renouvelés en leur composition même par l'intégration de nombreux esclaves affranchis et étrangers naturalisés pour l'occasion, furent répartis aléatoirement en dix nouvelles tribus de trois trittyes chacune, de manière à démembrer toutes les anciennes alliances, et devinrent autant d'assemblées démocratiques locales, souveraines à l'échelle d'un hameau, d'un village ou d'un quartier, chacune élisant ou tirant au sort, pour un an, son "démarque", délégué exécutif pour les affaires locales, ainsi qu'un certain nombre de représentants -calculé au prorata de la population- pour siéger notamment au Conseil central d'Athènes, le "Conseil des Cinq Cents" où chaque tribu disposait de cinquante voix. Pour garantir leur souveraineté, les dèmes étaient en charge de la tenue des registres d'un état civil ainsi totalement décentralisé. Et pour empêcher que se reforme à terme tout "esprit de clocher", CLISTHENE avait rendu héréditaire l'appartenance au dème: de sorte que l'assemblée de base connut une lente dissolution de son identité territoriale, dans le même temps qu'elle devenait comme une "deuxième famille" égalitaire contribuant à structurer l'identité du citoyen individuel (nommé désormais X, fils de Y, du dème de Z).

Photo: CLISTHENE:
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Alayn

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* 27/06/2010, 05:52
Message #23
La grande démocratie athénienne se présente donc en ses fondements comme une fédération de petites assemblées souveraines, chargées chacune de la gestion courante d'une portion de la cité, reliées les unes aux autres par des groupements intermédiaires strictement organisationnels, par-dessus toute solidarité clanique, ethnique ou régionale. La cohésion de la cité étant ainsi solidement assurée, le citoyen athénien était libre de s'adonner à son activité favorite, la controverse et la polémique, dans les débats plus décisifs de l'Assemblée centrale: car la démocratie directe, bien entendu, ne saurait se développer vraiment sur le seul plan local.
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Alayn

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* 28/06/2010, 03:43
Message #24
Les grandes questions politiques, et d'abord la plus importante de toutes, que la nécessité reposait sans cesse, celle de faire la guerre ou de négocier la paix, ne pouvaient être tranchées que par un vote du dèmos à l'Assemblée centrale. Ce n'est donc rien moins que le pouvoir suprême, dont dépendait la gloire ou le blâme, la vie ou la mort de la cité tout entière, qui se trouvait ainsi placé entre les mains de la masse des citoyens. Une assemblée réellement démocratique, par définition, ne saurait se contenter d'exercer un pouvoir subalterne, ni bien sûr seulement consultatif, encore moins de n'être qu'un "contre-pouvoir" ; elle n'est pas non plus, à proprement parler, un "gouvernement" de la cité: elle est la cité s'autogouvernant, c'est-à-dire, dans la réalité concrète, l'ensemble des citoyens actifs réunis pour décider de tout ce qui les concerne tous. Dans une démocratie directe, chaque citoyen se voit garanti le droit de participer lui-même, directement, à toutes les décisions le concernant, de près comme de loin - à l'assemblée de base ou à l'Assemblée centrale.

Photo: Assemblée sur la colline de la Pnyx:
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Alayn

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* 30/06/2010, 04:55
Message #25
Ce système n'aurait évidemment aucun sens si le citoyen n'y était pas entièrement libre d'exprimer et de défendre publiquement ses opinions personnelles:

"Athènes était par excellence l'Etat qui célébrait la liberté de parole [...] comme partie intégrante de ses idéaux. Dans un discours de 355, DEMOSTHENE remarque avec raison que la différence la plus importante entre les systèmes politiques de Sparte et d'Athènes est qu'à Athènes il est permis de louer celui de Sparte et de dénigrer le sien propre, tandis qu'à Sparte nul ne peut louer aucun autre système que celui de Sparte. Beaucoup d'Athéniens de tempérament critique ont exercé ce droit d'expression, surtout les philosophes." (p. 49)

Photo: ruines de Sparte:
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Alayn

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* 07/07/2010, 02:29
Message #26
On objectera ici le procès et la mort, en 399, de SOCRATE, saint martyr de la philosophie ; mais il s'agit de la seule et unique fois où les Athéniens durent faire une telle entorse au principe qu'ils chérissaient, et cette exception confirme la règle plutôt qu'elle ne l'infirme: car SOCRATE, loin d'avoir été l'inoffensif illuminé divaguant dans les nuages dont s'était moqué le trop naïf ARISTOPHANE, avait été le principal inspirateur et théoricien -pour ne pas dire le grand maître occulte- des révolutions oligarchiques de la fin du Ve siècle, ce que les Athéniens furent bien obligés d'admettre en 404, quand ils virent son disciple Critias, à la tête des Trente Tyrans, se comporter en bourreau froid et méthodique, jusqu'au sein de l'oligarchie elle-même (faisant exécuter Théramène, qui avait pourtant toujours servi de marionnette "modérée" aux conjurés, dès lors que celui-ci fit savoir qu'il ne serait plus solidaire de leurs pires infamies). Il y avait manifestement quelque chose de pourri dans l'enseignement de SOCRATE, qui détermina les Athéniens à l'empêcher de nuire davantage: c'est pourquoi sa condamnation à mort s'inscrit dans ce train de sages mesures qui caractérisa la restauration démocratique. L'activité de SOCRATE mettait en danger la liberté en général, et la liberté d'expression en particulier ; a contrario PLATON, son disciple fanatique qui s'acharna, avec le succès que l'on sait, à sauver la pensée et la réputation de son maître, ne fut jamais inquiété, parce qu'il ne tirait pas d'obscures ficelles pour imposer ses rêveries totalitaires, mais avait accepté, en les développant par écrit, d'en soumettre la réalisation au jugement du public. Bien entendu, jamais, nulle part, la masse du peuple n'a librement choisi de subir la dictature des Gardiens de l'Idéal.

Photos: SOCRATE, ARISTOPHANE et PLATON:
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Alayn

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* 15/07/2010, 04:16
Message #27
La démocratie directe est ainsi un régime qui, parce qu'il garantit à tous les citoyens, au-delà de la seule parrhèsia, le bénéfice de l'isègoria -qu'on traduit habituellement aussi par "liberté de parole" mais qui désigne très concrètement le droit égal qu'à chacun de faire des propositions ou des contre-propositions dans les assemblées décisionnelles-, ne peut pas tolérer qu'on se livre à des manoeuvres politiques secrètes, autrement dit que l'on cherche à engager la cité dans des voies qui ne seraient pas soumises -ou pire, qui auraient échoué- à la rude épreuve d'un débat public libre et égalitaire. Cette obligation de transparence dans l'action politique est la condition nécessaire de l'isègoria, car la liberté d'expression en acte se transforme invariablement en vaine palabre là où dominent les tractations de coulisses.
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* 15/07/2010, 05:04
Message #28
Les instruments privilégiés de la transparence athénienne étaient -pour le court terme- la multiplication des témoins et -pour le long terme- le recours à l'écriture. Toutes les réunions de délégués, du Conseil ou de ses commissions, étaient donc ouvertes au public sans aucune restriction - sauf huis clos expressément décidé pour préserver certains débats des espions ennemis ; on affichait en place publique les propositions de décrets et les actes d'accusation que le dèmos serait appelé à voter, et les mesures adoptées étaient placardées à la vue de tous et déposées dans un centre d'archives, le Mètrôon, auquel tous les citoyens avaient librement accès (les plus importantes étaient même gravées dans la pierre, sur des stèles érigées sur l'Agora, telle cette loi de 337 prévoyant récompenses et honneurs pour quiconque attenterait à la vie d'un éventuel tyran). A ce que conclut HANSEN sur le sujet: "Le régime démocratique s'accompagnait à Athènes d'un degré de publicité qui n'a pas d'équivalent connu dans les sociétés anciennes" (p. 354), on peut ajouter sans hésitation qu'une telle transparence du pouvoir réel n'a trouvé d'équivalent dans les sociétés modernes qu'en de rares et tragiques fulgurances: pendant la Commune de Paris par exemple, ou bien dans Cronstadt en révolution, où le Soviet des ouvriers et marins proclama ses décisions dans les admirables Izvestia jusqu'à l'abominable massacre ordonné par les vampires de l'oligarchie bolchevik.

Photos: les ruines du Mètrôon de l'Agora d'Athènes, un exemplaire du journal Izvestia et l'insurrection de Cronstadt:
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* 17/07/2010, 03:16
Message #29
L'isègoria n'est elle-même qu'une manifestation parmi d'autres du principe fondamental qui est la base la plus concrète de la démocratie directe: la libre initiative individuelle, indissociablement tempérée par le principe de responsabilité personnelle devant la collectivité. "La démocratie d'assemblée reposait sur toutes sortes de volontariats, du citoyen qui votait au dirigeant qui prenait des initiatives, en passant par le magistrat qui administrait: il n'y avait aucune obligation légale d'y prendre part." (p. 352) Nul n'est tenu d'intervenir dans les affaires publiques, chacun restant bien sûr parfaitement libre de préférer cultiver son jardin: la démocratie directe ne doit garantir que l'égale possibilité pour tous les citoyens de s'impliquer dans les prises de décision, et/ou dans leur exécution. La participation active au pouvoir n'est plus réservée à une élite de privilégiés, ni limitée à l'élection de représentants censés compétents et fidèles à leurs promesses, mais est offerte à tous "ceux qui veulent" (hoi bouloménoi). C'est cette masse de "volontaires" qui permet à la démocratie directe de fonctionner: c'est pourquoi les citoyens y sont vivement incités à mettre en pratique tous leurs droits politiques (à la seule exclusion de ceux qui se seraient notoirement discrédités par leur conduite privée).

Photo: l'Acropole d'Athènes:
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Alayn

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* 17/07/2010, 03:43
Message #30
Ainsi la cité démocratique ne distingue nullement, dans les faits, entre dirigeants et dirigés, mais entre citoyens actifs et citoyens passifs - distinction toute relative, car dépendant, au cas par cas, du libre choix de chacun.

"A en juger par leurs activité politique, les citoyens d'Athènes pouvaient se diviser en trois groupes.

D'abord les passifs, ceux qui ne prenaient pas part à l'Assemblée, ne se portaient jamais volontaires pour prêter le Serment des Héliastes ou être magistrats. (...) En second lieu, la grande masse de ceux qui participaient à l'Assemblée, servaient comme nomothètes et comme jurés, mais se contentaient d'écouter et de voter sans mêler leur voix à la discussion. Enfin il y avait le groupe beaucoup plus restreint des citoyens capables d'initiative, qui prenaient la parole et proposaient des textes ; et même parmi ceux-ci, la majorité tenait le rôle de "hoi bouloménoi" en accord avec l'idéal démocratique, c'est-à-dire en tant que personnes privées prenant de temps en temps leurs responsabilités pour une initiative. Seule une minorité de ce dernier groupe constituait les citoyens réellement actifs dans la vie politique, orateurs à l'Assemblée, législateurs et instigateurs de poursuites publiques plus ou moins professionnels ; ce sont eux que les livres d'histoire appellent volontiers les "hommes politiques" d'Athènes."
(p. 309)

Photos: le lieu des Harangues et une vue générale de l'Agora où se déroulait l'Assemblée:
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Alayn

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* 17/07/2010, 04:27
Message #31
Mais l'activité politique de ces derniers n'était en rien comparable à celle des politiciens modernes, qui savent bien, quoi qu'ils en disent, que rien d'important ne se décide jamais ni "sur le terrain", ni dans les débats publics: aussi on qualifierait bien plus justement les "dirigeants" de la démocratie directe du terme "activistes", qui met en avant les notions d'autonomie d'action, de propagande à la base, d'intense présence sur le terrain - et de réelle prise de risques.
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Alayn

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* 17/07/2010, 05:01
Message #32
Liberté d'expression effective, obligation de transparence, initiative et responsabilité individuelles, sont autant de principes radicalement incompatibles avec l'existence de partis politiques, au sens des "démocraties" bourgeoises: non seulement parce qu'en eux dominent nécessairement dogmatisme idéologique, démagogie électoraliste, conciliabules de couloir et négociations d'arrière-salle, séparation entre bureaucrates dirigeants et militants exécutants ; mais aussi, plus profondément, parce que dans une démocratie directe, une organisation dont la principale ambition concrète est de placer durablement ses membres et ses sympathisants à un maximum de postes de décision et d'exécution, cela s'appelle une conjuration oligarchique - et ne peut donc revêtir un caractère permanent que sous forme de société secrète. (Le sociologue allemand Robert MICHELS fut le premier, en 1913, à mettre en évidence cette essence oligarchique des partis politiques modernes, fussent-ils les plus "démocratiques", mais il considérait encore cette forme d'organisation comme une indépassable fatalité [Les Partis politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Stuttgart, 1913, trad. fr. Paris, Flammarion, coll. "Champs", 1971 (épuisé).] ; la population insurgée de Buenos Aires fut en revanche plus conséquente, en décembre 2001, quand elle redécouvrit spontanément l'exigence première de la démocratie directe: "Que se vayan todos !", "Qu'ils s'en aillent tous !", et que, montrant par-là comment joindre le geste à la parole, elle s'organisait en une multiplicité d'"assemblées de quartiers".) L'assemblée populaire souveraine est précisément le lieu où sont dissoutes les conditions objectives du pouvoir d'une minorité. Elle est la réalisation de l'égalité politique: le cercle de pouvoir qui met tous les citoyens à équidistance des décisions qui s'y prennent, et dont chacun, s'il le veut, peut être à son tour le centre éphémère.

Photos: une manifestation à Buenos Aires en 2001 et la couverture de l'ouvrage de Robert MICHELS:
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* 17/07/2010, 06:33
Message #33
Les assemblées d'Athènes en général, et en particulier l'Assemblée centrale -dont HANSEN nous offre une description si précise et vivante qu'on irait parfois jusqu'à croire qu'il y a assisté [La seule critique que l'on saurait porter sur son travail est qu'il y manque une description équivalente de la démocratie "locale", assemblées de dème, de tribus, etc. Mais on ne doute pas que la faute en incombe malheureusement à la seule pauvreté des sources.]-, n'étaient pas conçues pour être fondamentalement des lieux de débats -celui-ci, en fait, était permanent, et avait lieu partout, dans la rue, au travail, au marché, au troquet, entre amis-, mais bien avant tout des lieux de décision. C'est pourquoi elles devaient nécessairement respecter certaines règles formelles. L'Assemblée centrale d'Athènes, qui se tenait sur la colline de la Pnyx, dans un grand amphithéâtre construit spécialement à cet usage, et qui pouvait durer toute la journée, devait accueillir une foule de six mille citoyens, souvent agitée, inquiète ou enthousiaste: sans un certain formalisme, il aurait été évidemment impossible de s'y faire seulement entendre, encore moins d'y décider collectivement quoi que ce soit. L'Assemblée était donc régulée par un ordre du jour rédigé et publié au préalable par un bureau, désignait son président de séance, et les orateurs devaient attendre leur tour de parole avant de s'exprimer en tribune.

Photo: l'amphithéâtre de la colline de la Pnyx:
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* 19/07/2010, 03:07
Message #34
L'Assemblée ordinaire, dont la fréquence était de quarante par an, fut convoquée et son ordre du jour préparé par le bureau des "prytanes" en exercice, c'est-à-dire par les cinquante représentants des dèmes d'une même tribu, durant tout le Ve siècle. Quand CLISTHENE en effet avait recomposé l'Attique en dix "tribus", il avait également redivisé l'année en dix "prytanies" (de trente-cinq ou trente-six jours): les représentants de chacune des dix tribus détenant ainsi à tour de rôle, pendant un dixième de l'année, outre diverses fonctions plus mineures, le pouvoir préparatif - pour quatre Assemblées ordinaires et pour les réunions, quasi quotidiennes, du Conseil. Le bureau des prytanes tirait au sort chaque soir son président, qui devenait ainsi, pour vingt-quatre heures non renouvelables, le principal "représentant" d'Athènes (le "président de la République", en quelque sorte, qui conserva toujours de hautes fonctions honorifiques, parmi lesquelles la réception des ambassades étrangères). Dans les années qui suivirent la restauration démocratique de l'après-guerre du Péloponnèse, les Athéniens -ayant peut-être jugé qu'il y avait là une encore trop grande concentration de pouvoir- réformèrent radicalement la procédure de choix du bureau: désormais celui-ci devait être renouvelé au matin de chaque Assemblée ou réunion du Conseil, et se composer de neuf "proèdres" tirés au sort parmi les représentants de chacune des neuf tribus n'exerçant pas la prytanie à cette date ; le président de séance étant désigné parmi les neuf proèdres par un second tirage au sort. Bien sûr, l'Assemblée elle-même, mais aussi le Conseil, pouvaient ordonner la convocation d'Assemblées extraordinaires, au cas où par exemple la journée n'aurait pas suffi à épuiser l'ordre du jour.

Photos: vue extérieure et intérieure de La Tholos (bâtiment circulaire), appelée aussi prytanée, où se réunissaient les Prytanes. A l'intérieur, lors des réunions, les lits étaient plaqués contre les murs. Le feu central était allumé en permanence:
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* 19/07/2010, 17:08
Message #35
Les citoyens se rendaient ainsi à l'Assemblée en sachant toujours de quoi ils auraient à y décider: ils avaient pu en discuter au préalable, et soit s'étaient déjà fait une opinion, qu'ils pouvaient vouloir défendre jusqu'à préparer un discours et s'inscrire, en début de séance, sur la liste des orateurs, soit au contraire préféraient entendre d'abord les arguments des uns et des autres avant de trancher - ou de s'abstenir. "Le débat de l'Assemblée consistait donc en une succession de discours sans lien entre eux. (...) Après avoir entendu les orateurs, les membres de l'Assemblée votaient pour ou contre la motion sans en discuter." (p. 177-178) Seul ce principe de fonctionnement permettait que l'Assemblée ne se perdît pas en discussions oiseuses tenues ici et là au beau milieu du vacarme et de la confusion ; mais cela n'empêcha jamais les claques et les huées, les rires et les questions, de sorte que bien des orateurs s'exposaient à la plus totale débandade, s'ils n'étaient pas capables d'un minimum d'improvisation.

Photos: croquis et maquette de la colline de la Pnyx où se déroulait l'Assemblée ("Pnyx" signifiant: lieu où l'on s'entasse):
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* 19/07/2010, 17:50
Message #36
Le public de l'Assemblée, trop nombreux pour qu'on pût organiser un scrutin secret à chaque motion, votait à main levée, d'abord "pour", puis "contre". C'était le bureau qui évaluait grosso modo le résultat (un comptage exact étant évidemment impossible sans certains moyens techniques alors inexistants). "Naturellement en cas de doute on répétait le vote: n'importe quel citoyen pouvait introduire un recours sous serment (hypômosia) et demander un second vote à main levée. Une fois encore le résultat était globalement évalué par les proèdres. En revanche, s'ils étaient en désaccord, peut-être se départageaient-ils en votant entre eux" (p. 179-180) - sachant que tout citoyen pouvait aisément les amener à rendre des comptes. Si elles n'étaient formellement contestées par personne, les décisions de l'Assemblée devaient être immédiatement exécutées, ce pour quoi était désigné l'une ou l'autre délégation existante, sinon une délégation spéciale, voire un individu en particulier (qu'on imagine alors avoir été souvent lui-même à l'initiative de la motion).

Photo: l'Assemblée sur la colline de la Pnyx:
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* 19/07/2010, 20:35
Message #37
Les Athéniens n'ont jamais connu que la règle de la majorité simple: on conçoit mal en effet pourquoi ils se seraient embarrassés d'inutiles complications telles que les majorités qualifiées (aux deux tiers, etc.), là où réunir la moitié des voix à l'Assemblée impliquait d'avoir convaincu, après débat public contradictoire, un minimum de trois mille citoyens -ce qui, selon les époques, était égal à rien moins que cinq à dix pour cent de toute la population civique- de l'intérêt collectif d'une proposition concrète, formulée de manière suffisamment claire et précise pour être immédiatement exécutoire. Dans de telles conditions, nul ne saurait contester la légitimité populaire d'une politique menée sur le long terme, sinon du douteux point de vue du purisme unanimiste le plus irréaliste, parce qu'une telle politique se définit alors comme une suite cohérente de mesures concrètes qui toutes, sans exception, ont été discutées et validées par une importante fraction du dèmos, et non comme l'application unifiée d'un programme idéologique prétendu cohérent, que le peuple tout entier serait périodiquement appelé à valider dans sa globalité (ce qui est l'idéal "démocratique" bourgeois): c'est donc au dèmos d'Athènes, collectivement seul responsable de toutes ses actions, que reviennent toutes les louanges, mais aussi toutes les critiques qu'a appelées, par exemple, la politique dite de PERICLES. Et c'est bien de cela que se plaignaient ceux qui en condamnaient le principe même: "Les détracteurs de la démocratie soulignaient que ce n'était pas le gouvernement du peuple, mais celui de la majorité, et en particulier des pauvres puisqu'ils étaient majoritaires." (p. 348) Car le peuple qui se pressait, assidu, aux séances de l'Assemblée, était d'abord composé de petits paysans, de matelots, de petits artisans, d'ouvriers salariés, bref des classes laborieuses du bas de la hiérarchie censitaire solonienne. En effet, ni à Athènes ni ailleurs en Grèce (sauf peut-être à Sparte, compte tenu du statut particulier des hilotes), l'emploi, aussi massif ait-il été, de la main-d'oeuvre servile n'affranchit jamais la masse des citoyens libres de la nécessité de travailler pour vivre, contrairement à ce que l'on imagine encore souvent, sur la foi des vieux schémas de MARX et ENGELS. Cette ignorance de la sociologie de l'Antiquité par la pensée politique moderne, qu'on aurait pu croire minime et sans conséquence, impliquait cependant l'abandon à la métaphysique du concept originellement démocratique de "dictature du prolétariat", et autorisait par-là cette dérive sémantique, au gré des vents idéologiques dominants, qui aboutit à son renversement en son contraire, quand il ne désigna plus que le règne schizophrénique des despotes "marxistes-léninistes". Le régime de la démocratie directe se présente en effet comme une dictature de la majorité, puisque les décisions de celle-ci s'imposent aussi à la minorité, sous peine de rapide désintégration sociale ; mais rien n'est plus éloigné de la dictature d'une représentation de la majorité, fondement idéaliste commun à toutes les formes contemporaines de la domination. Il ne fait ainsi guère de doute que si MARX et ENGELS avaient pu connaître le résultat des recherches historiques auxquelles eux-mêmes donnèrent l'une des premières impulsions, c'est dans la démocratie athénienne, où dominait la masse des travailleurs libres, qu'ils auraient trouvé le modèle d'organisation politique qui manquait à un "matérialisme historique" censé dépasser l'utopie, et qu'ils crurent par conséquent -la pensée magique venant logiquement combler cette lacune de la pensée historique- s'être soudain incarné sous leurs yeux dans une Commune de Paris qui était pourtant restée largement tributaire de la conception bourgeoise de la "démocratie". Le philistin "marxiste-léniniste" avait su ensuite, au XXe siècle, faire de ce mot de dictature du prolétariat un odieux synonyme de terreur d'Etat. Eh bien, "camarades", voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l'air ?

Regardez l'Athènes de PERICLES. C'était la dictature du prolétariat.

1ère photo: PERICLES:
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* 19/07/2010, 22:41
Message #38
On peut dès lors légitimement s'étonner de ce que les Athéniens ne votèrent jamais l'instauration du "communisme", c'est-à-dire déjà le partage égalitaire des terres. Il se peut qu'ils aient craint d'allumer une sanglante guerre civile, mais aussi que les quelques mécanismes basiques de redistribution des richesses aient suffi à satisfaire l'essentiel des revendications populaires: ainsi l'institution de la "liturgie", fondée sur la tradition encore vivace de l'économie du cadeau [On ne peut que renvoyer ici le lecteur qui s'intéresserait au sujet à l'étude de Louis GERNET, "Droit et pré-droit en Grèce ancienne" (1951 ; republiée dans Droit et Institutions en Grèce antique, Paris, Flammarion, coll. "Champs", 1982), qui précise et amplifie, en les reconsidérant à la lumière de l'histoire, les conclusions du classique Essai sur le don de MAUSS.], faisait aux riches une obligation légale en même temps qu'un devoir moral -ou en tout cas un impératif absolu pour être bien vu en société- de financer avec générosité les principales dépenses publiques, à savoir les grandes fêtes et la flotte de guerre ; les inégalités sociales étant au demeurant sans commune mesure avec le gouffre, chaque jour plus insondable, qui sépare les riches et les pauvres dans les sociétés modernes: "Les études qui ont été menées sur les fortunes personnelles suggèrent que pour être l'un de ceux qui assuraient les liturgies, il fallait posséder un patrimoine d'au moins 3 ou 4 talents. 1 talent équivaut à ce qu'un Athénien moyen gagnait en plus de dix ans" (p. 145), et les fortunes dépassant la dizaine de talents étaient exceptionnelles.
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Alayn

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* 19/07/2010, 23:49
Message #39
Si l'on se hasarde à un rapide calcul comparatif avec l'Europe d'aujourd'hui, en posant un généreux revenu annuel médian de vingt-cinq mille euros, il en résulte que tout ce qui ressemblait à un millionnaire (étant considérée la totalité du patrimoine) était lourdement taxé, et qu'une obscénité telle qu'un milliardaire était simplement inconcevable, hors des royaumes mythiques des Midas et des Crésus. Enfin, l'idée perverse de faire payer des impôts sur le revenu du travail n'effleura jamais les Athéniens, et le salaire de la participation politique permettait aux citoyens inaptes au travail, vieillards, handicapés et invalides de guerre, d'avoir un revenu minimum en se rendant utiles, ainsi dans les tribunaux pour y juger les petites causes quotidiennes. Si donc l'égalité économique (comprise bien sûr en un sens moins déprimant que le nivellement uniforme du niveau de vie) ne découle pas nécessairement de la démocratie directe, elle en est une possibilité, dont la réalisation ne dépend que de l'adoption de mesures concrètes, parce que la gestion du Trésor public y est indiscutablement soumise à l'autorité du peuple (dont l'indulgence n'a pas laissé de surprendre les observateurs impartiaux):

"Tant que l'Etat avait des réserves, les paiements quotidiens [des salaires civiques] pouvaient avoir lieu sans problème, mais en temps d'austérité le risque existait que les pauvres usent de leur nombre pour "faire payer les riches" afin d'assurer les versements - à l'Assemblée en imposant des taxes que seuls les riches avaient à payer, aux tribunaux en les condamnant et en confisquant leurs biens. (...) Nous n'avons pas les moyens de savoir quel danger représentait réellement cette question dans l'Athènes du IVe siècle, mais il est probable que les moments de crise la rendaient d'actualité, à en juger par le Troisième Plaidoyer d'HYPERIDE, prononcé après le rétablissement de la paix en 338: on y trouve trois exemples montrant comment les tribunaux athéniens "ne cédèrent pas" à la tentation de condamner un certain nombre de riches concessionnaires miniers, bien que les propositions de confiscation avancées par les accusateurs aient été très alléchantes. En revanche une autre source dit que dans les mêmes années le plus riche de tous les concessionnaires miniers, Diphilos, fut condamné à mort et exécuté, puis sa fortune, qui s'élevait à 160 talents, distribuée entre les citoyens." (p. 358-359, souligné dans l'original)
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Alayn

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* 20/07/2010, 00:51
Message #40
Durant tout le Ve siècle, les pouvoirs de l'Assemblée centrale d'Athènes furent quasiment illimités. Il s'agissait alors pour le dèmos d'établir durablement sa pleine souveraineté, dans un contexte de guerre politique: les guerres médiques avaient été grosses de menaces de retour à la tyrannie, car les prétendants au pouvoir personnel pouvaient trouver chez les rois de Perse un soutien efficace et puissant ; puis la guerre du Péloponnèse fut vécue, non sans raisons, comme l'affrontement universel de la pure démocratie contre la pure oligarchie, à tel point qu'un de ses acteurs, THUCYDIDE inventa d'en faire un exact et rigoureux compte-rendu, afin que ne fût pas perdue à jamais la mémoire de la cause des vaincus. Dans cette longue guerre pour la souveraineté, les principales armes du dèmos furent l'ostracisme et l'élection du commandement militaire.

Photos: guerres médiques et guerre du Péloponnèse:
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