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> Qu'est-ce que la démocratie directe ?, (Manifeste pour une comédie historique)

Alayn

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* 20/07/2010, 02:36
Message #41
"Chaque année, le peuple, réuni à l'Assemblée, décidait, d'ordinaire à main levée, s'il voulait un ostracisme ; si (et seulement si) oui, la procédure d'ostracisme proprement dite avait lieu à l'agora, environ deux mois après. Les citoyens venaient par tribus dans une enceinte ; chacun déposait là un tesson [de poterie, en grec "ostrakon", d'où le nom de la procédure] sur lequel il avait griffonné le nom du personnage qu'il voulait voir bannir. Les tessons étaient comptés: si (et seulement s') il y en avait au moins 6000, ils étaient triés par nom ; celui dont le nom revenait le plus souvent (c'est-à-dire que la majorité simple suffisait), devait, sans recours ni exception, partir dans les dix jours pour dix ans de bannissement." (p. 59)

Photos: quelques échantillons d'ostrakons, dont certains contre THEMISTOCLE:
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Alayn

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* 20/07/2010, 03:21
Message #42
Une quinzaine de personnages en vue furent victimes de cette procédure, dont certains s'étaient couvert de gloire au service de la cité, tels ARISTIDE ou THEMISTOCLE. La démocratie directe purgeait ainsi la cité -sans effusion de sang- de sa "classe dirigeante" traditionnelle issue des grandes familles qui s'étaient jusque-là disputé le pouvoir, et implantait par-là la mentalité démocratique: le dèmos se voyant forcé de ne compter que sur lui-même pour résoudre ses problèmes, sans plus s'en remettre passivement aux compétences réelles ou supposées des experts et des spécialistes de la gestion des affaires publiques.

Photos: 1 des ostrakons contre ARISTIDE, la couverture d'un de ses livres et la statue de THEMISTOCLE:
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Alayn

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* 21/07/2010, 05:15
Message #43
En quelques décennies, il n'exista plus à Athènes d'autre légitimité possible que celle que conféraient les assemblées populaires à leurs délégués - et notamment, en ce qui concernait les choses de la guerre, à un état-major de dix stratèges élu chaque année par l'Assemblée centrale. Le réalisme, ici, incita à abandonner la stricte représentativité prévue par CLISTHENE (un stratège par tribu) pour permettre aux citoyens de choisir sans contrainte institutionnelle ceux dont ils auraient éventuellement à suivre les directives sur le champ de bataille, et de l'intelligence et de la hardiesse desquels pouvait dépendre l'issue des combats ; et pour ne pas perdre les acquis de l'expérience, la stratégie était l'une des rares charges rééligibles. Ainsi, c'est parce que PERICLES fut réélu stratège quinze années de suite, jusqu'à sa mort, au début de la guerre du Péloponnèse, emporté par l'épidémie qui ravageait la cité assiégée, qu'il put superviser la mise en oeuvre de son ambitieuse politique. Les stratèges, bien sûr, étaient tenus de rendre des comptes à la hauteur du pouvoir qui leur était délégué, et les exemples ne manquent pas de condamnations à mort prononcées contre l'un d'entre eux, sinon contre tous, après une défaite militaire: c'est la sentence qui frappa THUCYDIDE en 424, le contraignant à l'exil et à l'étude, parce qu'il avait échoué à secourir la cité d'Amphipolis surprise par un raid spartiate.

L'une des photos: ruines des fortifications d'Amphipolis:
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Alayn

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* 21/07/2010, 06:27
Message #44
Car les Athéniens du Ve siècle manquaient encore de sens historique: ils ne comprenaient pas l'issue d'un conflit comme produit des inter-actions de diverses chaînes de causes et d'effets, plus ou moins consciemment maîtrisées, mais seulement comme résultat direct de la volonté consciente des individus: de sorte qu'existait une tendance à investir les stratèges de la fonction de boucs émissaires, chargés d'exorciser le sentiment de responsabilité collective après des désastres qui pouvaient avoir été induits par une décision du dèmos, et dans lesquels celui-ci choisissait de ne voir que trahisons et complots occultes. Mais en 406, le scandale du Procès des Stratèges -qui n'avaient pas pu sauver les hommes à la mer après le combat pourtant victorieux de la flotte aux Arginuses, et qui furent jugés, condamnés à mort et exécutés en bloc, au mépris du principe de responsabilité individuelle- eut pour conséquence un vigoureux mouvement d'autocritique, dont profitèrent certes dans l'immédiat les partisans de la deuxième révolution oligarchique, mais dont les démocrates surent ensuite tirer les plus sages leçons, pour mettre le nouveau régime à l'abri des décisions trop hâtives du dèmos, prises sous l'effet de la colère, de la panique ou de l'enthousiasme, et qu'il irait regretter une fois retombé son premier sentiment irréfléchi. Avec les catastrophes de la guerre du Péloponnèse, les Athéniens apprirent à se méfier d'eux-mêmes: le danger leur apparut de la toute-puissance d'une Assemblée où la logique du dialogue argumenté entre individus pouvait être balayée par l'irrationalité de la foule -qu'un peu d'habileté suffit pour lui faire perdre de vue ses véritables intérêts-, et c'est dans le sens d'un contrôle accru des décisions de l'Assemblée qu'ils restaurèrent le régime démocratique. C'est pourquoi il serait erroné de ne voir dans la démocratie directe qu'un simple "assembléisme", au sens du seul pouvoir absolu de l'assemblée souveraine, quoique l'Athènes du temps de PERICLES ne fût pas éloignée de répondre à cette définition: un tel "assembléisme" n'eut vraiment de réalité que dans l'état de siège, quand la double pression des ennemis de l'extérieur et de l'intérieur rendait impossible le fonctionnement normal des autres institutions démocratiques.

L'une des photos: carte de la bataille aux Arginuses:
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Alayn

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* 21/07/2010, 07:28
Message #45
LES LOIS DE LA DELEGATION


La pleine souveraineté des assemblées populaires signifiait concrètement qu'en leur sein se concentrait toute la direction des affaires publiques -ce qui n'impliquait donc nullement qu'elles eussent à se réunir en permanence, pour trancher de la totalité des questions pratiques pouvant se poser au quotidien. A l'échelon local, chaque assemblée de base déléguait l'exécution et l'administration de ses directives à son "démarque"- qu'on imagine avoir seul suffi à sa tâche, ou au contraire avoir dû plus ou moins souvent réclamer l'aide de volontaires, selon qu'il avait à exercer son autorité dans un hameau de pasteurs, dans la ville sainte d'Eleusis ou dans un quartier populeux d'Athènes. Sur le même schéma, l'Assemblée centrale disposait d'au moins six cents délégués, élus par elle ou tirés au sort parmi tous les citoyens volontaires ayant atteint leurs trente ans, mandatés en règle générale pour un an, qui composaient tout l'état-major de l'armée, toute l'administration du Trésor, tout le corps des officiers des cérémonies civiques, tout l'appareil de contrôle et de surveillance des bâtiments et travaux publics, enfin toute l'administration de la justice.

Photos: ruines d'Eleusis et Athènes:
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Alayn

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* 22/07/2010, 04:30
Message #46
L'exécutif athénien avait en outre sous ses ordres directs et exclusifs plusieurs centaines d'esclaves publics: ouvriers monnayeurs et terrassiers, ainsi que les fameux trois cents archers scythes, chargés essentiellement du service d'ordre à l'Assemblée et aux tribunaux, mais qui n'avaient évidemment aucun pouvoir de police (il aurait fait beau voir un libre citoyen athénien se soumettre à l'autorité d'un esclave !), contrairement à ce qu'à voulu croire l'historiographie bourgeoise, et avec elle ENGELS qui, en un savoureux anachronisme, faisait des Scythes une "véritable gendarmerie". En réalité, dans une démocratie directe, où toutes les décisions sont prises à la majorité, il ne peut exister d'autre "force publique" légitime que la foule elle-même, déterminée à faire respecter sa propre volonté ; la police n'a de sens qu'en tant que bras armé d'une oligarchie, et c'est bien à Sparte qu'on en trouve le parfait modèle, déjà hautement perfectionné. Quant aux divers petits problèmes que les Athéniens pouvaient avoir à régler au quotidien, qui n'auraient pas mérité d'être débattus en assemblée et qui n'entraient dans les attributions d'aucune délégation particulière, ils étaient l'affaire du Conseil -l'assemblée permanente des cinq cents représentants des dèmes-, qui travaillaient par commission - la plus importante étant bien sûr celle, tournante, qui était responsable de l'organisation des séances de l'Assemblée centrale et du Conseil lui-même, prytanes puis proèdres ; les autres étant essentiellement des commissions d'inspection, chargées de la surveillance et du contrôle de routine des délégations de l'Assemblée, ou bien d'éphémères commissions ad hoc.

Photos: archers scythes:
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Alayn

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* 22/07/2010, 06:08
Message #47
C'étaient donc en tout plus de mille cents citoyens (les six cents délégués ajoutés aux cinq cents conseillers, mais non les démarques, qui n'avaient aucun lien avec le pouvoir central) qui se voyaient chaque année confier l'essentiel du pouvoir de préparer et d'exécuter les décisions de l'Assemblée centrale et des tribunaux, et que les Athéniens eux-mêmes appelaient "les chefs" ou "les gouvernants" de la cité, hai archai - terme qui déjà en grec était impropre à l'expression de la spécificité des institutions démocratiques, et qui est traditionnellement traduit par le malheureux mot de "magistrats", sali par toutes les injustices commises par ceux ainsi nommés dans les sociétés modernes ; nous lui avons préféré ici, pour ses connotations démocratiques, le vocable générique de "délégués". Cette confusion dans le langage même des Athéniens s'explique par le fait que la révolution clisthénienne n'avait guère modifié la forme des institutions archaïques, mais s'était contentée, si l'on peut dire, de laisser tous pouvoirs aux assemblées du dèmos pour en redéfinir à leur gré le contenu. Le pouvoir exécutif était ainsi devenu un simple instrument aux mains du dèmos, qui avait de son côté toute légitimité pour le réajuster, par quelque réforme, aux principaux problèmes pratiques posés par chaque époque:

"A l'origine, l'Etat était gouverné par les archontes, élus jusqu'aux réformes de 487/6 ; après quoi ils furent tirés au sort et leur importance déclina. Par la suite, au Ve siècle, lorsque les stratèges, élus, qui devinrent les vrais dirigeants politiques ; puis au IVe siècle, lorsque les stratèges citoyens eurent été remplacés par des "condottieri" ou se conduisirent eux-mêmes comme tels à la tête d'armées mercenaires à demi privées, les Athéniens jugèrent plus sûr d'installer des magistrats civils à la tête de l'Etat: les nouveaux postes financiers, en particulier les trésoriers des fonds militaires et le collège du "Théorikon" [qui versait une indemnité pour les jours fériés], furent élus (et non tirés au sort) et, qui plus est, étaient probablement désignés pour un mandat de quatre ans." (p. 272)
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Alayn

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* 28/07/2010, 04:30
Message #48
Quelles que fussent les réformes qu'eut à subir l'appareil exécutif d'Athènes, elles ne remirent jamais en cause quelques règles de base, qui avaient pour but de protéger la démocratie contre ces maux qui sont au contraire tolérés, encouragés, voire érigés en principes par toute oligarchie: la corruption et l'abus de pouvoir. S'il va de soi que tous les délégués bénéficiaient a priori de la confiance du dèmos -ou au moins d'une de ses fractions-, cette confiance était tout sauf aveugle:

"Les Athéniens avaient la caractéristique d'être honnêtes avec eux-mêmes. Ils se méfiaient hautement les uns des autres (c'est-à-dire d'eux-mêmes) et, avec le plus grand réalisme, ne faisaient guère de sentiment à propos de la conduite des gens (c'est-à-dire de la leur). Ils partaient du principe que si on lui en donnait l'occasion, chacun d'eux mettrait la main dans la caisse et tirerait profit de son activité politique ; aussi prirent-ils toutes les dispositions possibles pour limiter ces occasions." (p. 353)
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Alayn

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* 28/07/2010, 04:48
Message #49
C'est cette lucidité populaire, flétrie en vulgaire immoralisme, que la philosophie idéaliste a toujours combattue dans le régime démocratique: parce qu'elle est la négation de toute croyance en la possibilité de former une "aristocratie", une élite qui serait capable et digne de régner sur la cité -et au-delà, la négation de toute prétention totalitaire à réformer la nature humaine- ; et parce que cette lucidité est en effet le produit de la démocratie directe: car c'est précisément en devant participer au pouvoir et aux luttes qui le constituent, que les Athéniens se voyaient contraints d'envisager leurs relations de manière désabusée.
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Alayn

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* 28/07/2010, 05:20
Message #50
Le principe même de la délégation de pouvoir n'est d'ailleurs qu'une concession, imposée par les nécessités de la pratique, faite à l'idéal démocratique d'égalité de pouvoir, isokratia:

"Tout le monde devait pouvoir participer ; mais à le prendre littéralement, ce principe était inapplicable, même à l'Assemblée, qui ne pouvait contenir tout le monde. Il ne pouvait donc recevoir qu'une traduction sous une forme plus réaliste: tous devaient pouvoir participer à leur tour, "être gouvernés et gouverner à tour de rôle"." (p. 357)

Les Athéniens instituèrent donc quelques règles fonctionnelles strictes et précises, qui garantissaient la rotation des archai. Ces règles étaient de multiplier les mandats, d'en interdire de manière générale le cumul et le renouvellement, et de laisser au hasard le choix d'un maximum de délégués.

La première avait pour fonction d'empêcher la concentration de pouvoir au sein des plus importantes délégations: toute tâche exécutive ou administrative qui pouvait en être détachée justifiait la création d'une nouvelle délégation directe, n'ayant de comptes à rendre qu'au dèmos - si bien que le nombre connu des archai athéniennes n'est en réalité qu'un maigre aperçu du total: "Chaque fois qu'une inscription de dimension quelque peu conséquente est retirée du sol attique, il y a de bonnes chances que la liste des collèges connus s'enrichisse encore." (p. 279)
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Alayn

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* 03/08/2010, 04:53
Message #51
Cette multiplicité est d'autant plus frappante qu'elle contraste avec le peu de domaines d'intervention de "l'Etat" dans la vie sociale: la santé ou l'éducation notamment, n'ayant jamais relevé à Athènes que de la libre initiative privée. Aucune délégation, fût-elle la moins liée dans ses initiatives par les directives de l'Assemblée, ne pouvait de la sorte acquérir un champ de compétences suffisamment étendu pour mener une politique indépendante, et ce quelle que fût la durée de son mandat: le pouvoir des stratèges par exemple, était limité par celui des "taxiarques", en charge de l'organisation des hoplites ; celui des trésoriers civils, par celui des trésoriers de l'armée, etc. Les complexités -sans doute plus apparentes que réelles- d'un tel découpage administratif avaient de quoi déconcerter l'observateur extérieur qui les aurait comparées à la rigide simplicité des hiérarchies pyramidales:

"La plupart des magistrats avaient une tâche minutieusement définie. Il en résultait une vaste bureaucratie, mais plus caractérisée par ses effectifs pléthoriques que par l'immensité des tâches que les fonctionnaires auraient eu à assurer. Le citoyen athénien avait ceci de différent du citoyen d'un Etat démocratique moderne qu'il avait beaucoup plus de chances d'être fonctionnaire d'une manière ou d'une autre, mais beaucoup moins d'être lui-même sous le contrôle de fonctionnaires." (p. 282)
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Alayn

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* 03/08/2010, 05:56
Message #52
La même volonté de déconcentrer autant que possible l'appareil exécutif commandait aussi à la règle de l'interdiction absolue de tout cumul de mandats, considérée par les Athéniens comme une évidence indiscutable: mieux valait pour eux prendre le risque de l'incompétence, voire suspendre un poste faute de volontaires, qu'investir quiconque de plus d'une délégation de pouvoir. (Seuls les membres de l'Aréopage, élus à vie, étaient autorisés à postuler à une seconde charge: mais c'est bien parce que cette institution oligarchique résiduelle avait perdu, par les réformes d'EPHIALTE, tout pouvoir politique.)

Photo: l'Aréopage:
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Alayn

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* 11/08/2010, 13:48
Message #53
L'interdiction du cumul avait cette conséquence pratique qu'il était impossible d'exercer deux mandats annuels consécutifs, puisqu'un délégué restait en charge jusqu'à sa reddition de comptes, en début d'année civile, et que cette procédure avait lieu après les élections/tirages au sort de fin d'année. Cette limite mise à l'étendue des pouvoirs des délégués empêchait donc aussi leur continuité dans la durée, et renforçait la seule règle formelle en la matière, qui n'interdisait que d'être reconduit dans les mêmes fonctions. Mais cette dernière interdiction était perpétuelle: c'est-à-dire qu'un citoyen ne pouvait occuper le même poste qu'une seule et unique fois dans sa vie.

Exception était faite des chefs militaires, stratèges et taxiarques, qui étaient indéfiniment rééligibles par l'Assemblée, et l'on pouvait aussi siéger deux fois -mais jamais deux années consécutives- au Conseil des Cinq Cents, qui en raison de l'importance de son effectif (les dèmes devant en outre trouver un suppléant à chaque conseiller) n'aurait pu se réunir au complet chaque année sans cette dérogation. Dans les faits, cela impliquait donc rien moins que la recomposition annuelle, en une session spéciale de l'Assemblée, de la quasi-totalité de l'administration civile, y compris les postes les plus humbles, de si peu de prestige et de si peu d'attrait qu'il fallait les rémunérer: "les Athéniens étaient là-dessus inflexiblement doctrinaires: dans le discours qu'il écrivit pour l'accusateur de NICOMACHOS, le codificateur des lois, LYSIAS pose pour règle que même un hypogrammateus, le secrétaire du secrétaire, ne peut exercer la même archè deux fois" (p. 284). C'était là la grosse artillerie qui étouffait dans l'oeuf la tendance naturelle de toute administration à la bureaucratisation, au sens banal d'installation dans la routine, d'usure du sens de l'initiative et des responsabilités, comme au sens fort où ces phénomènes s'accompagnent nécessairement de leur lot de compensations en exigences tatillonnes, en tracasseries mesquines, en petites aigreurs vengeresses, dont l'accumulation fait l'abus de pouvoir - et au bout du processus, l'abus de pouvoir érigé en système, tel qu'on a pu le voir au XXe siècle, par exemple dans l'empire russe saigné à blanc par la ténacité carriériste d'un secrétaire inamovible.

Photos:Staline et LYSIAS:
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mowgly

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* 14/08/2010, 09:51
Message #54
Salut à tous,

Du coup j'ai lu le bouquin de Patrice Wolff, mais j'aimerais bien approfondir avec celui de Mogens H. Hansen. J'ai vraiment appris beaucoup de choses mais il est vrai que le livre est très condensé. Heureusement qu'Alayn à rajouté les schémas sur l'organisation et les interactions que peuvent entretenir les différents organes de la démocratie athénienne.

Par contre, y a des fonctionnements qui m'ont un peu surpris. Peut être que je suis naïf, ou ignorant, mais il m'a semblé comprendre qu'à plusieurs occasions les athéniens étaient amenés à voter "à main levée". Je ne sais pas trop quoi en penser. Est-ce que le vote "à bulletin secret" est réellement une avancée "démocratique" comme on nous le présente ? Est-ce qu'à partir du moment où on vote on peut toujours parler de démocratie ? Qu'est-ce que vous en pensez ?
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Alayn

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* 11/09/2010, 03:40
Message #55
Bonsoir ! A mon avis, la seule forme de démocratie valable est la démocratie directe.
La démocratie athénienne en a esquissée quelques prémisses (ce que démontre d'ailleurs ce livre).
Et dont certains seraient à reprendre.
Un vote peut être totalement "démocratique" à la condition qu'il soit à l'unanimité et au consensus.



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Alayn

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* 11/09/2010, 04:20
Message #56
L'époque contemporaine a montré aussi que le pouvoir bureaucratique s'accroît en proportion exacte de la passivité résignée de la population qui le subit ; c'est le contraire dans une démocratie directe, où le principe de rotation des postes exige de trouver sans cesse de nouveaux volontaires, prêts à assumer les plus hautes responsabilités aussi bien que les plus sales besognes (ainsi à Athènes, le collège des "Onze" exécuteurs de la répression, qui faisaient office d'huissiers de justice, de surveillants de prison et de bourreaux), en soumettant toute leur activité à l'autorité, au contrôle et au jugement du public. C'est pourquoi les Athéniens voyaient d'un mauvais oeil ceux d'entre eux qui, tel SOCRATE, refusaient systématiquement de postuler à la moindre charge, quoiqu'il n'y eût aucune contrainte formelle à ce propos ; cette attitude, qui dut se généraliser lentement à partir du IIIe siècle, au fur et à mesure du déclin de la cité, était perçue comme antidémocratique, et restait donc confinée dans la marginalité. Le dèmos souverain de l'époque classique n'allait évidemment pas renoncer de lui-même à l'exercice du pouvoir, par la seule force de conviction d'une quelconque mystique de la résignation (qui n'acheva vraiment de s'imposer qu'avec le christianisme, en écho de l'universel asservissement du temps de l'Empire éternel et tout-puissant). HANSEN conclut ici sans appel:
"Le niveau de l'activité politique des citoyens d'Athènes n'a aucun équivalent dans l'histoire universelle, que ce soit en nombre, en fréquence, ou en taux de participation." (p. 356) Cette mobilisation politique générale était la condition essentielle, mais aussi bien le principal résultat de la rotation des délégations:

"La règle limitant à deux fois dans la vie la possibilité d'être membre du Conseil signifie que la moitié de ceux qui avaient passé trente ans, c'est-à-dire quelque chose comme un citoyen sur trois, était au moins une fois membre dudit Conseil ; et les trois quarts des conseillers auraient à servir une (unique) nuit et un (unique) jour de leur vie en qualité d'"épistatès tôn prytanéôn" [président des prytanes]. Un simple calcul conduit à ce résultat stupéfiant: un citoyen athénien (adulte mâle) sur quatre pouvait dire: "J'ai été vingt-quatre heures président d'Athènes" - mais aucun d'entre eux ne pouvait se vanter de l'avoir été "plus" de vingt-quatre heures." (p. 357, souligné dans l'original)

La dernière photo: SOCRATE.
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Alayn

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* 17/09/2010, 02:00
Message #57
Dans le cadre de cet incessant turn-over, on comprend aisément pourquoi le tirage au sort était préféré au vote comme mode de désignation des délégués:

"Dans une démocratie, la volonté de limiter le pouvoir des magistrats s'associe avec celle de faire servir tout un chacun à son tour en qualité de magistrat.

La rotation est assurée en partie par une multiplication des postes aussi grande que possible: si, par suite, une très large proportion de la population civique est destinée à exercer tôt ou tard une fonction, le tirage au sort est le moyen logique pour le réaliser. Même en démocratie, certaines charges, prestigieuses et avantageuses, sont plus convoitées: le tirage au sort assure que la question de savoir qui les obtiendra sera réglée par le hasard, alors que l'élection ouvre le champ aux querelles et, en dernière analyse, à la -stasis- [aux troubles civils]: les démocrates préféraient le tirage au sort parce qu'il prévenait la corruption et les divisions du corps civique" (p. 275).
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* 17/09/2010, 03:13
Message #58
Les Athéniens, bien sûr, n'ignoraient pas non plus que les dirigeants des oligarchies sont ordinairement nommés au terme d'un "processus électoral", plus ou moins ouvert et transparent ; mais leur sens pratique les tenait éloignés de tout raisonnement idéaliste, qui les aurait amenés à en condamner abstraitement le principe: "L'élection n'était pas tenue pour antidémocratique, pourvu que tous les citoyens puissent voter et que chacun d'eux soit en théorie éligible." (p. 272) Le mode de désignation des délégués était donc avant tout dicté par le réalisme: n'étaient désignés par le sort que ceux dont les fonctions n'exigeaient pas a priori de compétences techniques particulières -c'était à vrai dire le cas de la plupart d'entre eux- ; les autres étaient élus: les chefs militaires, en premier lieu, mais aussi par exemple le Surintendant des Fontaines, responsable de l'approvisionnement de la ville en eau potable, puis, au IVe siècle, pour faire face aux difficultés de trésorerie, les responsables des principaux budgets.

Au demeurant, les Athéniens n'idolâtraient pas le sort, comme s'il se fût agi de la souveraine volonté des dieux, et n'hésitaient pas à corriger les effets parfois malencontreux du hasard. Mais c'était là une extrémité à laquelle ils ne furent en réalité qu'exceptionnellement contraints ; car les délégués, dans leur grande majorité, faisaient preuve de suffisamment de sérieux et de bonne volonté pour que les tâches concrètes dont ils s'étaient chargés eussent été finalement entreprises, poursuivies bon an mal an et, dans l'ensemble, exécutées correctement:

"Encore une fois, le tirage au sort se fondait sur des candidatures volontaires, ce qui aidait à éliminer ceux qui n'avaient ni le talent ni le goût d'administrer. (...) S'il faut en croire nos sources, l'administration fonctionnait, peut-être même de manière satisfaisante, bien qu'assurée principalement par des magistrats tirés au sort pour une année seulement, et qui n'occuperaient plus jamais le même poste." (p. 278-279)

Evidemment, rien ne pouvant garantir qu'aucun délégué ne fût jamais complètement incapable, ni tout simplement malhonnête, il allait de soi que tout délégué pût être révoqué à tout instant, dans le respect des procédures prévues à cet effet (sur lesquelles nous reviendrons dans le prochain chapitre).
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Alayn

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* 18/10/2010, 03:38
Message #59
L'impartialité, et une bonne part de l'efficacité des délégations étaient assurées par leur organisation interne, qui faisait de chacune une mini-assemblée démocratique, collectivement responsable du résultat de son travail:

"L'exercice collégial suppose que tous les membres d'un collège étaient sur le même pied: il n'y avait pas de président fixe, aucun membre n'y avait plus d'autorité qu'un autre. Les décisions d'un collège devaient faire suite à un débat entre ses membres et en cas de désaccord ils avaient recours au vote ; la décision de la majorité les liait tous. D'après les lois et les décrets, c'étaient les collèges dans leur ensemble qui se voyaient assigner les tâches. Ils devaient administrer collectivement les budgets qu'ils géraient et les comptes étaient publiés, à leur sortie de charge, en leur nom à tous". (p. 276)

Le nombre de membres variait d'une délégation à l'autre, mais le chiffre dix prévalait, qui permettait une représentativité par tribu et favorisait ainsi, dans les débats, la recherche de l'intérêt général: "La plupart [des collèges] étaient d'ailleurs composés d'un membre par tribu et les tâches étaient réparties de façon que chacun eût celle qui concernait le plus sa propre tribu." (p. 277) Tout laisse à penser que les commissions du Conseil, instance dont la structure même était la représentation égalitaire de chaque tribu, étaient aussi organisées sur ce modèle. Mais cette belle géométrie clisthénienne n'était pas faite pour conserver une jeunesse éternelle à l'abri des coups, et la guerre y grava le sceau de la nécessité.
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"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
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Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 26/11/2010, 04:16
Message #60
C'est pourquoi les Athéniens abrogèrent la clause de représentativité tribale d'abord dans l'élection des stratèges, remplacée par une division plus concrète des tâches qui, tout en insistant sur les aspects techniques de la fonction, laissant de l'espace pour gérer l'imprévu et renforçait la cohésion du collège:

"à partir du milieu du IV° siècle, cinq stratèges sur les dix avaient des fonctions individualisées: l'un commandait les campagnes extérieures (épi tous hoplitas), un autre la défense de l'Attique (épi tèn chôran), un troisième était chargé de la désignation des triérarques (épi tas symmorias) et deux enfin étaient responsables des arsenaux et du port (épi ton Peiraiéa)." (p. 277)

HANSEN laisse entendre que ce type de réforme eut tendance à se généraliser, preuve ayant été faite de leur efficacité pratique, y compris en temps de paix: "Cette division du travail a dû réduire de manière significative la tâche de chacun des magistrats et, hormis les archontats, aucune magistrature par tirage au sort n'occupa quotidiennement le temps des citoyens, du moins pas du matin au soir." (p. 277)

Photos: Stratèges et hoplites:
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