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> L'Entr'aide, Un Facteur de l'Evolution

Alayn

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* 30/01/2011, 04:32
Message #41
Et, plus loin, dans le même article, ne nous dit-il pas que, de même que parmi les animaux, parmi les hommes primitifs aussi:

les plus faibles et les plus stupides étaient écrasés, tandis que survivaient les plus résistants et les plus malins, ceux qui étaient les plus aptes à triompher des circonstances, mais non les meilleurs sous d'autres rapports. La vie était, une perpétuelle lutte ouverte, et à part les liens de famille limités et temporaires, la guerre dont parle Hobbes de chacun contre tous était l'état normal de l'existence.
[Nineteenth Century, février 1888, p. 165.]

Photos: Thomas Henry HUXLEY et Thomas HOBBES:
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"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
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Alayn

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* 30/01/2011, 05:03
Message #42
Le lecteur verra, par les données qui lui seront soumises dans la suite de cet ouvrage, à quel point cette vue de la nature est peu confirmée par les faits, en ce qui a trait au monde animal et en ce qui a trait à l'homme primitif. Mais nous pouvons remarquer dès maintenant que la manière de voir de Thomas Henry HUXLEY avait aussi peu de droits à être considérée comme une conclusion scientifique que la théorie contraire de Jean-Jacques ROUSSEAU qui ne voyait dans la nature qu'amour, paix et harmonie, détruits par l'avènement de l'homme. Il suffit, en effet, d'une promenade en forêt, d'un regard jeté sur n'importe quelle société animale, ou même de la lecture de n'importe quel ouvrage sérieux traitant de la vie animale (d'Alcide Dessalines d'ORBIGNY, Jean-Jacques AUDUBON, François Le VAILLANT, n'importe lequel), pour amener le naturaliste à tenir compte de la place qu'occupe la sociabilité dans la vie des animaux, pour l'empêcher, soit de ne voir dans la nature qu'un champ de carnage, soit de n'y découvrir que paix et harmonie. Si Jean-Jacques ROUSSEAU a commis l'erreur de supprimer de sa conception la lutte "à bec et ongles", Thomas Henry HUXLEY a commis l'erreur opposée ; mais ni l'optimisme de Jean-Jacques ROUSSEAU, ni le pessimisme de Thomas Henry HUXLEY ne peuvent être acceptés comme une interprétation impartiale de la nature.

Photos: Jean-Jacques AUDUBON et François Le VAILLANT:
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"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
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Alayn

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* 08/02/2011, 04:26
Message #43
Lorsque nous étudions les animaux -non dans les laboratoires et les muséums seulement, mais dans la forêt et la prairie, dans les steppes et dans la montagne- nous nous apercevons tout de suite que, bien qu'il y ait dans la nature une somme énorme de guerre entre les différentes espèces, et surtout entre les différentes classes d'animaux, il y a tout autant, ou peut-être même plus, de soutien mutuel, d'aide mutuelle et de défense mutuelle entre les animaux appartenant à la même espèce ou, au moins, à la même société. La sociabilité est aussi bien une loi de la nature que la lutte entre semblables. Il serait sans doute très difficile d'évaluer, même approximativement, l'importance numérique relative de ces deux séries de faits. Mais si nous en appelons à un témoignage indirect, et demandons à la nature: "Quels sont les mieux adaptés: ceux qui sont continuellement en guerre les uns avec les autres, ou ceux qui se soutiennent les uns les autres ?" nous voyons que les mieux adaptés sont incontestablement les animaux qui ont acquis des habitudes d'entr'aide. Ils ont plus de chances de survivre, et ils atteignent, dans leurs classes respectives, le plus haut développement d'intelligence et d'organisation physique. Si les faits innombrables qui peuvent être cités pour soutenir cette thèse sont pris en considération, nous pouvons sûrement dire que l'entr'aide est autant une loi de la vie animale que la lutte réciproque, mais que, comme facteur de l'évolution, la première a probablement une importance beaucoup plus grande, en ce qu'elle favorise le développement d'habitudes et de caractères éminemment propres à assurer la conservation et le développement de l'espèce ; elle procure aussi, avec moins de perte d'énergie, une plus grande somme de bien-être et de jouissance pour chaque individu.

Photo: Planche de ROBA, extraite de la série BD "Boule et Bill":
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Alayn

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* 08/02/2011, 05:37
Message #44
De tous les continuateurs de Charles DARWIN, le premier, à ma connaissance, qui comprit toute la portée de l'Entr'aide en tant que loi de la nature et principal facteur de l'évolution progressive, fut un zoologiste russe bien connu, feu le doyen de l'Université de Saint-Pétersbourg, le professeur Karl KESSLER. Il développa ses idées dans un discours prononcé en janvier 1880, quelques mois avant sa mort, devant un congrès de naturalistes russes ; mais, comme tant de bonnes choses publiées seulement en russe, cette remarquable allocution demeura presque inconnue.
[Sans parler des écrivains antérieurs à Charles DARWIN, comme Alphonse TOUSSENEL, Antoine Laurent Apollinaire FEE et bien d'autres, plusieurs ouvrages contenant nombre d'exemples frappants d'aide mutuelle, mais ayant principalement rapport à l'intelligence animale avaient paru avant cette date. Je puis citer ceux de Jean-Charles HOUZEAU de LEHAIE, Les facultés mentales des animaux, 2 vol., Bruxelles, 1872 ; Aus dem Geistesleben der Thiere, de Louis BUCHNER, 2° édition en 1877, et Ueber das Seelenleben der Thiere de Maximilian PERTY, Leipzig, 1876. Alfred ESPINAS publia son très remarquable ouvrage, Les sociétés animales, en 1877 ; dans cet ouvrage il faisait ressortir l'importance des sociétés animales pour la conservation des espèces, et engageait une discussion des plus intéressantes sur l'origine des sociétés. En réalité le livre d'Alfred ESPINAS contient déjà tout ce qui a été écrit depuis sur l'aide mutuelle et beaucoup d'autres bonnes choses. Si cependant je fais une mention spéciale du discours de Karl KESSLER, c'est parce que celui-ci a élevé l'aide mutuelle à la hauteur d'une loi, beaucoup plus importante pour l'évolution progressive que la loi de la lutte réciproque. Les mêmes idées furent exposées l'année suivante (en avril 1881), par Jean-Louis de LANESSAN dans une conférence publiée en 1882 sous ce titre: La lutte pour l'existence et l'association pour la lutte. Le très important ouvrage de George John ROMANES, Animal Intelligence, parut en 1882 et fut suivi l'année d'après par Mental Evolution of the Animals. Déjà dès 1879 Louis BUCHNER avait publié un autre ouvrage très remarquable, Liebe und Liebes-Leben in der Thierwelt, dont une seconde édition, très augmentée, parut en 1885. Comme on le voit, l'idée était dans l'air.]

Photos: Alphonse TOUSSENEL ; Antoine Laurent Apollinaire FEE ; Maximilian PERTY et George John ROMANES:
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* 16/02/2011, 05:47
Message #45
"En sa qualité de vieux zoologiste", Karl KESSLER se sentait tenu de protester contre l'abus d'une expression -la lutte pour l'existence- empruntée à la zoologie, ou, au moins, contre l'importance exagérée qu'on attribuait à cette expression. En zoologie, disait-il, et dans toutes les sciences qui traitent de l'homme, on insiste sans cesse sur ce qu'on appelle la loi sans merci de la lutte pour la vie. Mais on oublie l'existence d'une autre loi, qui peut être nommée loi de l'entr'aide, et cette loi, au moins pour les animaux, est beaucoup plus importante que la première. Il faisait remarquer que le besoin d'élever leur progéniture réunissait les animaux, et que "plus les individus s'unissent, plus ils se soutiennent mutuellement, et plus grandes sont, pour l'espèce, les chances de survie et de progrès dans le développement intellectuel". "Toutes les classes d'animaux, ajoutait-il, et surtout les plus élevées, pratiquent l'entr'aide", et il donnait à l'appui de son idée des exemples empruntés à la vie des nécrophores et à la vie sociale des oiseaux et de quelques mammifères. Les exemples étaient peu nombreux, comme il convient à une brève allocution d'ouverture, mais les points principaux étaient clairement établis ; et, après avoir indiquer que dans l'évolution de l'humanité l'entr'aide joue un rôle encore plus important, Karl KESSLER concluait en ces termes: "Certes, je ne nie pas la lutte pour l'existence, mais je maintiens que le développement progressif du règne animal, et particulièrement de l'humanité, est favorisé bien plus par le soutien mutuel que par la lutte réciproque... Tous les êtres organisés ont deux besoins essentiels: celui de la nutrition et celui de la propagation de l'espèce. Le premier les amène à la lutte et à l'extermination mutuelle, tandis que le besoin de conserver l'espèce les amène à se rapprocher les uns des autres et à se soutenir les uns les autres. Mais je suis porté à croire que dans l'évolution du monde organisé -dans la modification progressive des êtres organisés- le soutien mutuel entre les individus joue un rôle beaucoup plus important que leur lutte réciproque."
[Mémoires (Trudy) de la Société des naturalistes de Saint-Pétersbourg, vol. XI, 1880.]

Photos: Karl KESSLER et des nécrophores:
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* 18/02/2011, 05:02
Message #46
La justesse de ces vues frappa la plupart des zoologistes présents, et N. SIEVERTSOFF, dont le nom est bien connu des ornithologistes et des géographes, les confirma et les appuya de quelques nouveaux exemples. Il cita certaines espèces de faucons qui sont "organisées pour le brigandage d'une façon presque idéale" et cependant sont en décadence, tandis que prospèrent d'autres espèces de faucons qui pratiquent l'aide mutuelle. "D'un autre côté, dit-il, considérez un oiseau sociable, le canard ; son organisme est loin d'être parfait, mais il pratique l'aide mutuelle, et il envahit presque la terre entière, comme on peut en juger par ses innombrables variétés et espèces."

Photos: Faucons et canards:
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* 18/02/2011, 05:54
Message #47
L'accueil sympathique que les vues de Karl KESSLER reçurent de la part des zoologistes russes était très naturel, car presque tous ils avaient eu l'occasion d'étudier le monde animal dans les grandes régions inhabitées de l'Asie septentrionale et de la Russie orientale ; or il est impossible d'étudier de semblables régions sans être amené aux mêmes idées. Je me rappelle l'impression que me produisit le monde animal de la Sibérie quand j'explorai la région du Vitim, en compagnie du zoologiste accompli qu'était mon ami I. S. POLIAKOFF. Nous étions tous deux sous l'impression récente de l'Origine des Espèces, mais nous cherchions en vain des preuves de l'âpre concurrence entre animaux de la même espèce que la lecture de l'ouvrage de Charles DARWIN nous avait préparés à trouver, même en tenant compte des remarques du troisième chapitre (édit. anglaise, p. 54). Nous constations quantités d'adaptations pour la lutte -très souvent pour la lutte en commun- contre les circonstances adverses du climat, ou contre des ennemis variés ; et I. S. POLIAKOFF écrivit plusieurs excellentes pages sur la dépendance mutuelle des carnivores, des ruminants et des rongeurs, en ce qui concerne leur distribution géographique. Je constatai d'autre part un grand nombre de faits d'entr'aide, particulièrement lors des migrations d'oiseaux et de ruminants ; mais même dans les régions de l'Amour et de l'Oussouri, où la vie animale pullule, je ne pus que très rarement, malgré l'attention que j'y prêtais, noter des faits de réelle concurrence, de véritable lutte entre animaux supérieurs de la même espèce. La même impression se dégage des oeuvres de la plupart des zoologistes russes, et cela explique sans doute pourquoi les idées de Karl KESSLER furent si bien accueillies par les darwinistes russes, tandis que ces mêmes idées n'ont point cours parmi les disciples de Charles DARWIN dans l'Europe occidentale.

Photos: Cheval de Przewalski, cheval sauvage étudié par I. S. POLIAKOFF ; le fleuve Amour et animaux de la Sibérie:
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Alayn

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* 27/02/2011, 05:17
Message #48
Ce qui frappe dès l'abord quand on commence à étudier la lutte pour l'existence sous ses deux aspects, - au sens propre et au sens métaphorique, - c'est l'abondance de faits d'entr'aide, non seulement pour l'élevage de la progéniture, comme le reconnaissent la plupart des évolutionnistes, mais aussi pour la sécurité de l'individu, et pour lui assurer la nourriture nécessaire. Dans de nombreuses catégories du règne animal l'entr'aide est la règle. On découvre l'aide mutuelle même parmi les animaux les plus inférieurs, et il faut nous attendre à ce que, un jour ou l'autre, les observateurs qui étudient au microscope la vie aquatique, nous montrent des faits d'assistance mutuelle inconsciente parmi les micro-organismes. Il est vrai que notre connaissance de la vie des invertébrés, à l'exception des termites, des fourmis et des abeilles, est extrêmement limitée ; et cependant, même en ce qui concerne les animaux inférieurs, nous pouvons recueillir quelques faits dûment vérifiés de coopération. Les innombrables associations de sauterelles, de vanesses, de cicindèles, de cigales, etc., sont en réalité fort mal connues ; mais le fait même de leur existence indique qu'elles doivent être organisées à peu près selon les mêmes principes que les associations temporaires de fourmis et d'abeilles pour les migrations. [Voyez appendice I.] Quant aux coléoptères nous avons des faits d'entr'aide parfaitement observés parmi les nécrophores. Il leur faut de la matière organique en décomposition pour y pondre leurs oeufs, et pour assurer ainsi la nourriture à leurs larves ; mais cette matière organique ne doit pas se décomposer trop rapidement: aussi ont-ils l'habitude d'enterrer dans le sol les cadavres de toutes sortes de petits animaux qu'ils rencontrent sur leur chemin. D'ordinaire ils vivent isolés ; mais quand l'un deux a découvert le cadavre d'une souris ou d'un oiseau qu'il lui serait difficile d'enterrer tout seul, il appelle quatre ou six autres nécrophores pour venir à bout de l'opération en réunissant leurs efforts ; si cela est nécessaire, ils transportent le cadavre dans un terrain meuble, et ils l'enterrent en faisant preuve de beaucoup de sens, sans se quereller pour le choix de celui qui aura le privilège de pondre dans le corps enseveli. Et quand GLEDDITSCH attacha un oiseau mort à une croix faite de deux bâtons, ou suspendit un crapaud à un bâton planté dans le sol, il vit les petits nécrophores unir leurs intelligences de la même façon amicale pour triompher de l'artifice de l'homme.
[Voyez appendice I.]

Photos: croquis de nécrophores enterrant des cadavres d'animaux ; abeilles ; planche de cicindèles et un vanesse (papillon du chardon):
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Alayn

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* 07/03/2011, 01:40
Message #49
Même parmi les animaux qui sont à un degré assez peu développé d'organisation, nous pouvons trouver des exemples analogues. Certains crabes terrestres des Indes occidentales et de l'Amérique du Nord se réunissent en grandes bandes pour aller jusqu'à la mer où ils déposent leurs oeufs. Chacune de ces migrations suppose accord, coopération et assistance mutuelle. Quand au grand crabe des Moluques (Limulus), je fus frappé (en 1882, à l'aquarium de Brighton) de voir à quel point ces animaux si gauches sont capables de faire preuve d'aide mutuelle pour secourir un camarade en détresse. L'un d'eux était tombé sur le dos dans un coin du réservoir, et sa lourde carapace en forme de casserole l'empêchait de se remettre dans sa position naturelle, d'autant plus qu'il y avait dans ce coin une barre de fer qui augmentait encore la difficulté de l'opération. Ses compagnons vinrent à son secours, et pendant une heure j'observai comment ils s'efforçaient d'aider leur camarade de captivité.
Ils venaient deux à la fois, poussaient leur ami par-dessous, et après des efforts énergiques réussissaient à le soulever tout droit ; mais alors la barre de fer les empêchait d'achever le sauvetage, et le crabe retombait lourdement sur le dos. Après plusieurs essais on voyait l'un des sauveteurs descendre au fond du réservoir et ramener deux autres crabes, qui commençaient avec des forces fraîches les mêmes efforts pour pousser et soulever leur camarade impuissant. Nous restâmes dans l'aquarium pendant plus de deux heures, et, au moment de partir, nous revînmes jeter un regard dans le réservoir: le travail de secours continuait encore ! Depuis que j'ai vu cela, je ne puis refuser de croire à cette observation citée par le Dr Erasmus DARWIN, que "le crabe commun, pendant la saison de la mue, poste en sentinelle un crabe à coquille dure n'ayant pas encore mué, pour empêcher les animaux marins hostiles de nuire aux individus en mue qui sont sans défense".
[Animal Intelligence, de George John ROMANES, p. 233.]

Photos: crabes des Moluques avec des planches-croquis extraites de l'Encyclopédie de DIDEROT:
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* 07/03/2011, 03:01
Message #50
Les faits qui mettent en lumière l'entr'aide parmi les termites, les fourmis et les abeilles sont si bien connus par les ouvrages d'Auguste FOREL, de George John ROMANES, de Louis BUCHNER et de Sir John LUBBOCK, que je peux borner mes remarques à quelques indications. [Des ouvrages comme Les fourmis indigènes de Pierre HUBER, Genève, 1861 (reproduction populaire de ses Recherches sur les fourmis, Genève, 1810) ; Recherches sur les fourmis de la Suisse d'Auguste FOREL, Zürich, 1874 ; et Harvesting Ants and Trapdoor Spiders de John Traherne MOGGRIDGE, Londres, 1873 et 1874, devraient être entre les mains de tous les jeunes gens. Voyez aussi Les métamorphoses des insectes, de BLANCHARD, Paris, 1868 ; Les souvenirs entomologiques, de Jean-Henri FABRE, 8 vol., Paris, 1879-1890 ; Les études des moeurs des fourmis, d'EBRARD, Genève, 1864 ; Ants, Bees and Wasps, de John LUBBOCK et autres analogues.] Si, par exemple, nous considérons une fourmilière, non seulement nous voyons que toute espèce de travail -élevage de la progéniture, approvisionnements, constructions, élevage des pucerons, etc.,- est accomplie suivant les principes de l'entr'aide volontaire, mais il nous faut aussi reconnaître avec Auguste FOREL que le trait principal, fondamental, de la vie de beaucoup d'espèces de fourmis est le fait, ou plutôt l'obligation pour chaque fourmi, de partager sa nourriture, déjà avalée et en partie digérée, avec tout membre de la communauté, qui en fait la demande. Deux fourmis appartenant à deux espèces différentes ou à deux fourmilières ennemies, quand d'aventure elles se rencontrent, s'évitent. Mais deux fourmis appartenant à la même fourmilière, ou à la même colonie de fourmilières, s'approchent l'une de l'autre, échangent quelques mouvements de leurs antennes, et "si l'une d'elles a faim ou soif, et surtout si l'autre a l'estomac plein..., elle lui demande immédiatement de la nourriture".
La fourmi ainsi sollicitée ne refuse jamais ; elle écarte ses mandibules, se met en position et regurgite une goutte d'un fluide transparent qui est aussitôt léchée par la fourmi affamée. Cette régurgitation de la nourriture pour les autres est un trait si caractéristique de la vie des fourmis (en liberté), et elles y ont si constamment recours pour nourrir des camarades affamées et pour alimenter les larves, qu'Auguste FOREL considère le tube digestif des fourmis comme formé de deux parties distinctes, dont l'une, la postérieure, est pour l'usage spécial de l'individu, et l'autre, la partie antérieure, est principalement pour l'usage de la communauté. Si une fourmi qui a le jabot plein a été assez égoïste pour refuser de nourrir une camarade, elle sera traitée comme une ennemie ou même plus mal encore. Si le refus a été fait pendant que ses compagnes étaient en train de se battre contre quelqu'autre groupe de fourmis, elles reviendront tomber sur la fourmi gloutonne avec une violence encore plus grande que sur les ennemies elles-mêmes. Et si une fourmi n'a pas refusé de nourrir une autre, appartenant à une espèce ennemie, elle sera traitée en amie par les compagnes de cette dernière. Tous ces faits sont confirmés par les observations les plus soigneuses et les expériences les plus décisives.
[Recherches d'Auguste FOREL, pp. 243, 244, 279. La description de ces moeurs par Pierre HUBER est admirable. On y trouve aussi quelques indications touchant l'origine possible de l'instinct (édition populaire, pp. 158, 160). - Voir Appendice II.]

Photos: Auguste FOREL ; dessin représentant John LUBBOCK dans son bureau ; fourmilière et fourmis:
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* 07/03/2011, 04:42
Message #51
Dans cette immense catégorie du règne animal qui comprend plus de mille espèces, et est si nombreuse que les Brésiliens prétendent que le Brésil appartient aux fourmis et non aux hommes, la concurrence parmi les membres de la même fourmilière, ou de la même colonie de fourmilières, n'existe pas. Quelque terribles que soient les guerres entre les différentes espèces, et malgré les atrocités commises en temps de guerre, l'entr'aide dans la communauté, le dévouement de l'individu passé à l'état d'habitude, et très souvent le sacrifice de l'individu pour le bien-être commun, sont la règle. Les fourmis et les termites ont répudié la "loi de Hobbes" sur la guerre, et ne s'en trouvent que mieux. Leurs merveilleuses habitations, leurs constructions, relativement plus grandes que celles de l'homme ; leurs routes pavées et leurs galeries voûtées au-dessus du sol ; leurs salles et greniers spacieux ; leurs champs de blé, leurs moissons, et leurs préparations pour transformer les grains en malt [L'agriculture des fourmis est si merveilleuse que pendant longtemps on n'a pas voulu y croire. Le fait est maintenant si bien prouvé par John Traherne MOGGRIDGE, le Dr Gideon LINCECUM, M. Mac COOK, le colonel SYKES et le Dr JERDON, que le doute n'est plus possible. Voyez un excellent résumé qui met ces faits en évidence dans l'ouvrage de George John ROMANES. Voyez aussi Die Pilzgärten einiger Süd-Amerikanischen Ameisen, par Alf. MOELLER, dans les Botanische Mitteilungen aus den Tropen, de SCHIMPER, vi, 1893.] ; leurs méthodes rationnelles pour soigner les oeufs et les larves, et pour bâtir des nids spéciaux destinés à l'élevage des pucerons, que Carl von LINNE a décrit d'une façon si pittoresque comme les "vaches des fourmis" ; enfin leur courage, leur hardiesse et leur haute intelligence, tout cela est le résultat naturel de l'entr'aide, qu'elles pratiquent à tous les degrés de leurs vies actives et laborieuses. En outre, ce mode d'existence a eu nécessairement pour résultat un autre trait essentiel de la vie des fourmis: le grand développement de l'initiative individuelle qui, à son tour, a abouti au développement de cette intelligence élevée et variée dont tout observateur humain est frappé.
[Ce second principe ne fut pas reconnu tout d'abord. Les premiers observateurs parlaient souvent de rois, de reines, de chefs, etc. ; mais depuis que Pierre HUBER et Auguste FOREL ont publié leurs minutieuses observations, il n'est plus possible de douter de l'étendue de la liberté laissée à l'initiative individuelle dans tout ce que font les fourmis, même dans leurs guerres.]

Photos: Dr Gideon LINCECUM ; fourmilières et fourmis:
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* 16/03/2011, 03:42
Message #52
Si nous ne connaissions pas d'autres faits de la vie animale que ce que nous savons des fourmis et des termites, nous pourrions déjà conclure avec certitude que l'entr'aide (qui conduit à la confiance mutuelle, première condition du courage) et l'initiative individuelle (première condition du progrès intellectuel) sont deux facteurs infiniment plus importants que la lutte réciproque dans l'évolution du règne animal. Et de fait la fourmi prospère sans avoir aucun des organes de protection dont ne peuvent se passer les animaux qui vivent isolés. Sa couleur la rend très visible à ses ennemis, et les hautes fourmilières que construisent plusieurs espèces sont très en vue dans les prairies et les forêts. La fourmi n'est pas protégée par une dure carapace, et son aiguillon, quoique dangereux lorsque des centaines de piqûres criblent la chair d'un animal, n'est pas d'une grande valeur comme défense individuelle ; tandis que les oeufs et les larves des fourmis sont un régal pour un grand nombre d'habitants des forêts. Cependant les fourmis, unies en sociétés, sont peu détruites par les oiseaux, ni même par les fourmiliers, et sont redoutées par des insectes beaucoup plus forts. Auguste FOREL vidant un sac plein de fourmis dans une prairie, vit les grillons s'enfuir, abandonnant leurs trous au pillage des fourmis ; les cigales, les cri-cris, etc., se sauver dans toutes les directions ; les araignées, les scarabées et les staphylins abandonner leur proie afin de ne pas devenir des proies eux-mêmes. Les nids de guêpes mêmes furent pris par les fourmis, après une bataille pendant laquelle beaucoup de fourmis périrent pour le salut commun. Même les insectes les plus vifs ne peuvent échapper, et Auguste FOREL vit souvent des papillons, des cousins, des mouches, etc., surpris et tués par des fourmis. Leur force est dans leur assistance mutuelle et leur confiance mutuelle. Et si la fourmi -mettons à part les termites, d'un développement encore plus élevé,- se trouve au sommet de toute la classe des insectes pour ses capacités intellectuelles ; si son courage n'est égalé que par celui des plus courageux vertébrés ; et si son cerveau -pour employer les paroles de Charles DARWIN- "est l'un des plus merveilleux atomes de matière du monde, peut-être plus que le cerveau de l'homme", n'est-ce pas dû à ce fait que l'entr'aide a entièrement remplacé la lutte réciproque dans les communautés de fourmis ?

Photos: des fourmis:
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* 16/03/2011, 04:48
Message #53
Les mêmes choses sont vraies des abeilles. Ces petits insectes qui pourraient si facilement devenir la proie de tant d'oiseaux et dont le miel a tant d'amateurs dans toutes les classes d'animaux, depuis le coléoptère jusqu'à l'ours, n'ont pas plus que la fourmi de ces moyens de protection dus au mimétisme ou à une autre cause, sans lesquels un insecte vivant isolé pourrait à peine échapper à une destruction totale.
Cependant, grâce à l'aide mutuelle, elles atteignent à la grande extension que nous connaissons et à l'intelligence que nous admirons. Par le travail en commun elles multiplient leurs forces individuelles ; au moyen d'une division temporaire du travail et de l'aptitude qu'à chaque abeille d'accomplir toute espèce de travail quand cela est nécessaire, elles parviennent à un degré de bien-être et de sécurité qu'aucun animal isolé ne peut atteindre, si fort ou si bien armé soit-il.
Souvent elles réussissent mieux dans leurs combinaisons que l'homme, quand celui-ci néglige de mettre à profit une aide mutuelle bien combinée. Ainsi, quand un nouvel essaim est sur le point de quitter la ruche pour aller à la recherche d'une nouvelle demeure, un certain nombre d'abeilles font une reconnaissance préliminaire du voisinage, et si elles découvrent une demeure convenable -un vieux panier ou quelque chose de ce genre- elles en prennent possession, le nettoient et le gardent quelquefois pendant une semaine entière, jusqu'à ce que l'essaim vienne s'y établir.
Combien de colons humains, moins avisés que les abeilles, périssent dans des pays nouveaux, faute d'avoir compris la nécessité de combiner leurs efforts !
En associant leurs intelligences, elles réussissent à triompher des circonstances adverses, même dans des cas tout à fait imprévus et extraordinaires. A l'Exposition universelle de Paris (1889), les abeilles avaient été placées dans une ruche munie d'une plaque de verre, qui permettait au public de voir dans l'intérieur, en entr'ouvrant un volet attaché à la plaque ; comme la lumière produite par l'ouverture du volet les gênait, elles finirent par souder le volet à la plaque au moyen de leur propolis résineux. D'autre part, elles ne montrent aucun de ces penchants sanguinaires ni cet amour des combats inutiles que beaucoup d'écrivains prêtent si volontiers aux animaux. Les sentinelles qui gardent l'entrée de la ruche mettent à mort sans pitié les abeilles voleuses qui essayent d'y pénétrer ; mais les abeilles étrangères qui viennent à la ruche par erreur ne sont pas attaquées, surtout si elles viennent chargées de pollen, ou si ce sont de jeunes abeilles qui peuvent facilement s'égarer. La guerre n'existe que dans les limites strictement nécessaires.
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Alayn

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* 23/03/2011, 03:43
Message #54
La sociabilité des abeilles est d'autant plus instructive que les instincts de pillage et de paresse existent aussi parmi elles, et reparaissent chaque fois que leur développement est favorisé par quelque circonstance.
On sait qu'il y a toujours un certain nombre d'abeilles qui préfèrent une vie de pillage à la vie laborieuse des ouvrières ; et les périodes de disette, ainsi que les périodes d'extraordinaire abondance amènent une recrudescence de la classe des pillardes. Quand nos récoltes sont rentrées et qu'il reste peu à butiner dans nos prairies et nos champs, les abeilles voleuses se rencontrent plus fréquemment ; d'autre part, autour des plantations de cannes à sucre des Indes occidentales et des raffineries d'Europe le vol, la paresse et très souvent l'ivrognerie deviennent tout à fait habituels chez les abeilles. Nous voyons ainsi que les instincts anti-sociaux existent parmi les mellifères ; mais la sélection naturelle doit constamment les éliminer, car à la longue la pratique de la solidarité se montre bien plus avantageuse pour l'espèce que le développement des individus doués d'instincts de pillage. "Les plus rusés et les plus malins" sont éliminés en faveur de ceux qui comprennent les avantages de la vie sociale et du soutien mutuel.

Photos: Abeilles:
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* 23/03/2011, 04:54
Message #55
Certes, ni les fourmis, ni les abeilles, ni même les termites ne se sont élevés à la conception d'une plus haute solidarité comprenant l'ensemble de l'espèce. A cet égard ils n'ont pas atteint un degré de développement que nous ne trouvons d'ailleurs pas non plus chez nos sommités politiques, scientifiques et religieuses. Leurs instincts sociaux ne s'étendent guère au delà des limites de la ruche ou de la fourmilière. Cependant, des colonies ne comptant pas moins de deux cents fourmilières, et appartenant à deux espèces différentes de fourmis (Formica exsecta et F. pressilabris) ont été décrites par Auguste FOREL qui les a observées sur le mont Tendre et le mont Salève ; Auguste FOREL affirme que les membres de ces colonies se reconnaissent tous entre eux, et qu'ils participent tous à la défense commune.
En Pennsylvanie Henry Christopher Mac COOK vit même une nation de 1600 à 1700 fourmilières, de fourmis bâtisseuses de tertres, vivant toutes en parfaite intelligence ; et Henry Walter BATES a décrit les monticules des termites couvrant de grandes surfaces dans les "campos" - quelques-uns de ces monticules étant le refuge de deux ou trois espèces différentes, et la plupart reliés entre eux par des arcades ou des galeries voûtées.
[Henry Walter BATES, The Naturalist on the River Amazons, II, 59 et suivantes.]
C'est ainsi qu'on constate même chez les invertébrés quelques exemples d'association de grandes masses d'individus pour la protection mutuelle.

Photos: Fourmilières ; mont Salève en Haute-Savoie et Henry Walter BATES:
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* 29/03/2011, 01:43
Message #56
Passant maintenant aux animaux plus élevés, nous trouvons beaucoup plus d'exemples d'aide mutuelle, incontestablement consciente ; mais il nous faut reconnaître tout d'abord que notre connaissance de la vie même des animaux supérieurs est encore très imparfaite. Un grand nombre de faits ont été recueillis par des observateurs éminents, mais il y a des catégories entières du règne animal dont nous ne connaissons presque rien. Des informations dignes de foi en ce qui concerne les poissons sont extrêmement rares, ce qui est dû en partie aux difficultés de l'observation, et en partie à ce qu'on n'a pas encore suffisamment étudié ce sujet. Quant aux mammifères, Karl KESSLER a déjà fait remarquer combien nous connaissons peu leur façon de vivre. Beaucoup d'entre eux sont nocturnes ; d'autres se cachent sous la terre ; et ceux des ruminants dont la vie sociale et les migrations offrent le plus grand intérêt ne laissent pas l'homme approcher de leurs troupeaux. C'est sur les oiseaux que nous avons le plus d'informations, et cependant la vie sociale de beaucoup d'espèces n'est encore qu'imparfaitement connue. Mais, nous n'avons pas à nous plaindre du manque de faits bien constatés, comme nous allons le voir par ce qui suit.
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* 29/03/2011, 02:19
Message #57
Je n'ai pas besoin d'insister sur les associations du mâle et de la femelle pour élever leurs petits, pour les nourrir durant le premier âge, ou pour chasser en commun ; notons en passant que ces associations sont la règle, même chez les carnivores les moins sociables et chez les oiseaux de proie. Ce qui leur donne un intérêt spécial c'est qu'elles sont le point de départ de certains sentiments de tendresse même chez les animaux les plus cruels. On peut aussi ajouter que la rareté d'associations plus larges que celle de la famille parmi les carnivores et les oiseaux de proie, quoique étant due en grande partie à leur mode même de nourriture, peut aussi être regardée jusqu'à un certain point comme une conséquence du changement produit dans le monde animal par l'accroissement rapide de l'humanité. Il faut remarquer, en effet, que les animaux de certaines espèces vivent isolés dans les régions où les hommes sont nombreux, tandis que ces mêmes espèces, ou leurs congénères les plus proches, vivent par troupes dans les pays inhabités. Les loups, les renards et plusieurs oiseaux de proie en sont des exemples.

Photos: faucons.
Dessin: vautours.
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* 29/03/2011, 03:38
Message #58
Cependant les associations qui ne s'étendent pas au delà des liens de la famille sont relativement de petite importance en ce qui nous occupe, d'autant plus que nous connaissons un grand nombre d'associations pour des buts plus généraux, tels que la chasse, la protection mutuelle et même simplement pour jouir de la vie.
Jean-Jacques AUDUBON a déjà mentionné que parfois les aigles s'associent pour la chasse ; son récit des deux aigles chauves, mâle et femelle, chassant sur le Mississipi, est bien connu. Mais l'une des observations les plus concluantes dans cet ordre d'idées est due à N. SIEVERTSOFF.
Tandis qu'il étudiait la faune des steppes russes, il vit une fois un aigle appartenant à une espèce dont les membres vivent généralement en troupes (l'aigle à queue blanche, Haliaëtos albicilla) s'élevant haut dans l'air ; pendant une demi-heure, il décrivit ses larges cercles en silence quand tout à coup il fit entendre un cri perçant ; à son cri répondit bientôt un autre aigle qui s'approcha du premier et fut suivi par un troisième, un quatrième et ainsi de suite jusqu'à ce que neuf ou dix aigles soient réunis puis ils disparurent. Dans l'après-midi N. SIEVERTSOFF se rendit à l'endroit vers lequel il avait vu les aigles s'envoler ; caché par une des ondulations de la steppe, il s'approcha d'eux et découvrit qu'ils s'étaient réunis autour du cadavre d'un cheval. Les vieux qui, selon l'habitude, commencent leur repas les premiers -car telles sont leurs règles de bienséance- étaient déjà perchés sur les meules de foin du voisinage et faisaient le guet, tandis que les plus jeunes continuaient leur repas, environnés par des bandes de corbeaux. De cette observation et d'autres semblables, N. SIEVERTSOFF conclut que les aigles à queue blanche s'unissent pour la chasse ; quand ils se sont tous élevés à une grande hauteur ils peuvent, s'ils sont dix, surveiller un espace d'une quarantaine de kilomètres carrés et aussitôt que l'un d'eux a découvert quelque chose, il avertit les autres. [Phénomènes périodiques de la vie des mammifères, des oiseaux et des reptiles de Voroneje, par N. SIEVERTSOFF, Moscou, 1885 (en russe).] On peut sans doute objecter qu'un simple cri instinctif du premier aigle, ou même ses mouvements pourraient avoir le même effet d'amener plusieurs aigles vers la proie ; mais il y a une forte présomption en faveur d'un avertissement mutuel, parce que les dix aigles se rassemblèrent avant de descendre sur la proie, et N. SIEVERTSOFF eut par la suite plusieurs occasions de constater que les aigles à queue blanche se réunissent toujours pour dévorer un cadavre, et que quelques-uns d'entre eux (les plus jeunes d'abord) font le guet pendant que les autres mangent. De fait, l'aigle à queue blanche -l'un des plus braves et des meilleurs chasseurs- vit généralement en bandes, et Alfred Edmund BREHM dit que lorsqu'il est gardé en captivité il contracte très vite de l'attachement pour ses gardiens.

Photos: Alfred Edmund BREHM et aigles à queues blanches:
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* 30/03/2011, 03:25
Message #59
La sociabilité est un trait commun chez beaucoup d'autres oiseaux de proie. Le milan du Brésil, l'un des plus "impudents" voleurs, est néanmoins un oiseau très sociable. Ses associations pour la chasse ont été décrites par Charles DARWIN et par d'autres naturalistes, et c'est un fait avéré que lorsqu'il s'est emparé d'une proie trop grosse il appelle cinq ou six amis pour l'aider à l'emporter. Après une journée active, quand ces milans se retirent pour leur repos de la nuit sur un arbre ou sur des buissons, ils se réunissent toujours par bandes, franchissant quelquefois pour cela une distance de quinze kilomètres ou plus, et ils sont souvent rejoints par plusieurs autres vautours, particulièrement les percnoptères, "leurs fidèles amis", comme le dit Alcide Dessalines d'ORBIGNY. Dans notre continent, dans les déserts transcaspiens, ils ont, suivant N. A. ZAROUDNYI, la même habitude de nicher ensemble. Le vautour sociable, un des vautours les plus forts, doit son nom même à son amour pour la société. Ces oiseaux vivent en bandes nombreuses, et se plaisent à être ensemble ; ils aiment se réunir en nombre pour le plaisir de voler ensemble à de grandes hauteurs. "Ils vivent en très bonne amitié, dit François Le VAILLANT, et dans la même caverne j'ai quelquefois trouvé jusqu'à trois nids tout près les uns des autres"
[La vie des animaux d'Alfred Edmund BREHM, III, 477 ; toutes les citations sont faites d'après l'édition française.]
Les vautours Urubus du Brésil sont aussi sociables que les corneilles et peut-être même plus encore. [Henry Walter BATES, p. 151.] Les petits vautours égyptiens vivent dans une étroite amitié. Ils jouent en l'air par bandes, ils se réunissent pour passer la nuit, et le matin ils s'en vont tous ensemble pour chercher leur nourriture ; jamais la plus petite querelle ne s'élève parmi eux, - tel est le témoignage d'Alfred Edmund BREHM qui a eu maintes occasions d'observer leur vie.
Le faucon à cou rouge se rencontre aussi en bandes nombreuses dans les forêts du Brésil, et la crécerelle (Tinnunculus cenchris), quand elle quitte l'Europe et atteint en hiver les prairies et les forêts d'Asie, forme de nombreuses compagnies. Dans les steppes du sud de la Russie, ces oiseaux sont (ou plutôt étaient) si sociables que NORDMANN les voyait en bandes nombreuses, avec d'autres faucons (Falco tinnunculus, F. aesulon et F. subbuteo) se réunissant toutes les après-midi vers quatre heures et s'amusant jusque tard dans la soirée.
Ils s'envolaient tous à la fois, en ligne parfaitement droite, vers quelque point déterminé, et quand ils l'avaient atteint, ils retournaient immédiatement, suivant le même trajet, pour recommencer ensuite. [Catalogue raisonné des oiseaux de la faune pontique, dans le voyage de DEMIDOLL ; résumé par Alfred Edmund BREHM (III, 360). Pendant leurs migrations les oiseaux de proie s'associent souvent. Un vol que Henry SEEBOHM vit traversant les Pyrénées, présentait un curieux assemblage de "huit milans, une grue et un faucon pérégrin" (Les oiseaux de Sibérie, 1901, p. 417).] Chez toutes les espèces d'oiseaux on trouve très communément de ces vols par bandes pour le simple plaisir de voler. "Dans le district de Humber particulièrement, écrit Charles DIXON, de grands vols de tringers se montrent souvent sur les bas-fonds vers la fin d'août et y demeurent pour l'hiver... Les mouvements de ces oiseaux sont des plus intéressants ; de grandes bandes évoluent, se dispersent ou se resserrent avec autant de précision que des soldats exercés. On trouve, dispersés parmi eux, beaucoup d'alouettes de mer, de sanderlings et de pluviers à collier."
[Birds in the Northen Shires, p. 207.]

Photos: milan du Brésil ; vautours Urubus et Charles DIXON:
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* 31/03/2011, 03:28
Message #60
Il serait impossible d'énumérer ici les différentes associations d'oiseaux chasseurs ; mais les associations de pélicans pour la pêche méritent d'être citées à cause de l'ordre remarquable et de l'intelligence dont ces oiseaux lourds et maladroits font preuve. Ils vont toujours pêcher en bandes nombreuses, et après avoir choisi une anse convenable, ils forment un large demi-cercle, face au rivage, et le rétrécissent en revenant à la nage vers le bord, attrapant ainsi le poisson qui se trouve enfermé dans le cercle. Sur les canaux et les rivières étroites ils se divisent même en deux bandes dont chacune se range en demi-cercle, pour nager ensuite à la rencontre de l'autre, exactement comme si deux équipes d'hommes traînant deux longs filets s'avançaient pour capturer le poisson compris entre les filets, quand les deux équipes se rencontrent. Le soir venu, ils s'envolent vers un certain endroit, où ils passent la nuit -toujours le même pour chaque troupe- et personne ne les a jamais vus se battre pour la possession de la baie, ni des places de repos. Dans l'Amérique du Sud, ils se réunissent en bandes de quarante à cinquante mille individus ; les uns dorment tandis que d'autres veillent et que d'autres encore vont pêcher.
[Maximilien PERTY, Ueber das Seelenleben der Thiere (Leipzig, 1876), pp. 87, 103.]
Enfin ce serait faire tort aux animaux francs, si calomniés, que de ne pas mentionner le dévouement avec lequel chacun d'eux partage la nourriture qu'il découvre avec les membres de la société à laquelle il appartient. Le fait était connu des Grecs et la tradition rapporte qu'un orateur grec s'exclama une fois (je cite de mémoire): "Pendant que je vous parle, un moineau est venu dire à d'autres moineaux qu'un esclave a laissé tomber sur le sol un sac de blé, et ils s'y rendent tous pour manger le grain." Bien plus, on est heureux de trouver cette observation ancienne confirmée dans un petit livre récent de G. H. GURNEY, qui ne doute pas que le moineau franc n'informe toujours les autres moineaux de l'endroit où il y a de la nourriture à voler ; il ajoute: "Quand une meule a été battue, si loin que ce soit de la cour, les moineaux de la cour ont toujours leurs jabots pleins de grains." [The House Sparrow, par G. H. GURNEY (Londres, 1885), p. 5.] Il est vrai que les moineaux sont très stricts pour écarter de leurs domaines toute invasion étrangère ; ainsi les moineaux du jardin du Luxembourg combattent avec acharnement tous les autres moineaux qui voudraient profiter à leur tour du jardin et de ses visiteurs ; mais au sein de leurs propres communautés, ils pratiquent parfaitement l'aide mutuelle, quoique parfois il y ait des querelles, comme il est naturel, d'ailleurs, même entre les meilleurs amis.

Photos: Pélicans et moineaux:
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