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> L'Entr'aide, Un Facteur de l'Evolution

Alayn

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* 26/12/2010, 17:51
Message #1
De Pierre KROPOTKINE. 1897. Préface de Francis LAVEIX. (pour l'édition de 1979 aux Editions de L'Entr'aide.)


Extraits
de la 4ième de couverture:

[...] Bien que ce texte ait été écrit à la fin du XIX° siècle, il reste d'actualité. Toutefois il nous a paru utile de demander à notre camarade Francis LAVEIX d'écrire une préface, pour deux raisons. Il fallait situer cette oeuvre par rapport à son époque et aux théories opposées de Charles DARWIN, et montrer que le darwinisme social n'est plus reconnu de nos jours comme la seule explication de l'évolution des espèces mais que des scientifiques actuels poussent leurs recherches dans le sens préconisé par Pierre KROPOTKINE.

La loi de la jungle (idée qui découle de la fausse interprétation de la lutte pour l'existence), si souvent citée par les pouvoirs politiques et religieux comme inéluctable à la survie de toute espèce vivante, connaît des adversaires dont les arguments sont fondés et qui, nous l'espérons, arriveront à se faire entendre.

Photo: Pierre KROPOTKINE
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Alayn

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* 26/12/2010, 18:06
Message #2
PREFACE


Le 24 novembre 1859, Charles DARWIN publiait son livre L'origine des espèces qui allait marquer profondément l'histoire des sciences biologiques ; mais bien plus que cela, ce fut un évènement très important pour ses répercussions dans la pensée religieuse, philosophique et par là politique. En débloquant une situation, immobilisée depuis des siècles, ce texte permit la création d'une ouverture dans la réflexion philosophique ainsi que dans les théories politiques. La publication de ce livre correspondait à l'aboutissement de nombreux travaux tels ceux de Carl Von LINNE ou de Louis Moreau de MAUPERTUIS qui, par leur contenu, ne faisaient qu'annoncer la théorie de Charles DARWIN. En fait, elle ne fit que formuler clairement des idées qui avaient pris naissance au cours du siècle précédent.

Photos: Charles DARWIN et côte à côte, Carl Von LINNE et Louis Moreau de MAUPERTUIS:
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Alayn

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* 26/12/2010, 19:06
Message #3
A la suite de cette publication, de nombreuses réactions surgirent: celles de la bourgeoisie de l'époque qui craignait une désintégration des bases justificatrices de ses privilèges sociaux, mais aussi celles des milieux révolutionnaires qui fêtaient cet évènement comme un prélude à la reconnaissance de leurs propres idéaux. C'est pourquoi les idées de certains révolutionnaires coïncidèrent en partie avec la théorie darwiniste. Comme quelques militants marxisants, et plus particulièrement Karl MARX lui-même [Il existe encore une polémique se rapportant à la correspondance qui aurait été échangée entre Charles DARWIN et Karl MARX.], les anarchistes, avec Pierre KROPOTKINE et Elisée RECLUS, donnèrent leur adhésion à cette nouvelle théorie, mais formulèrent cependant un certain nombre de restrictions. Ce qui avait attiré les milieux révolutionnaires, c'était le fait que la justification religieuse des concepts politiques et des privilèges qui en découlaient, se trouvait alors mise en cause: les fondements mêmes du christianisme et les principes de base sur lesquels s'était établie la société bourgeoise étaient ébranlés et cela, non pas à la lumière d'une nouvelle théorie philosophique mais à l'aide d'une théorie scientifique. En fait, derrière cette opposition aux anciennes justifications de l'oppression, apparaissent de nouvelles justifications, non plus à bases religieuses ou philosophiques mais à bases scientifiques. Il n'y a là rien d'étonnant quand on sait combien la pensée de Charles DARWIN est marquée, malgré la rigueur de ses observations, par les thèses de Thomas Robert MALTHUS ainsi que par les conditions économiques et politiques de son époque. La théorie darwiniste devenait, dans une certaine mesure, le nouveau facteur d'intégration du politique.
[Jacques RUFFIE in De la biologie à la culture: "le modèle darwinien n'est que la traduction, sur le plan biologique, de la situation sociologique du début de l'ère industrielle". Et en reprenant une étude de Ludwig von BERTALANFFY (in Les problèmes de la vie), Jacques RUFFIE continue en affirmant que "l'utilitarisme biologique était conforme à l'idéologie régnante".

Photos: Karl MARX, Elisée RECLUS, Thomas Robert MALTHUS:
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Alayn

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* 26/12/2010, 20:02
Message #4
Mais, rapidement, Pierre KROPOTKINE entrevit (à partir de sa connaissance approfondie de la zoologie et des nombreuses observations qu'il eut l'occasion de faire au cours de ses voyages) des "erreurs" ou du moins les interprétations douteuses de quelques darwinistes à propos de la "loi de la lutte réciproque". En 1883, ayant eu connaissance des écrits de Karl KESSLER, il entreprit des recherches sur un nouveau facteur d'évolution qui s'opposait à cette loi si chère aux milieux scientifiques de l'époque: celui de la coopération ou de l'entr'aide.

Photo: Pierre KROPOTKINE et son livre "La conquête du pain":
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Alayn

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* 26/12/2010, 23:14
Message #5
A la fin du 19° siècle, il était difficile de trouver des travaux allant dans le sens de cette nouvelle recherche ; bien au contraire Pierre KROPOTKINE se trouvait face au développement de l'idée de lutte et de concurrence comme unique facteur de l'évolution. La publication du livre de Thomas HUXLEY (Struggle for existence and its bearing upon man - 1888) ne fit que renforcer cette thèse. En opposition à cela, Pierre KROPOTKINE continua ses recherches et se proposa de publier le plus rapidement possible (il lui fallut cependant près de sept ans pour le faire) les résultats de celles-ci. Ses connaissances et ses observations de la vie animale le portèrent à étudier tout d'abord l'entr'aide dans le règne animal. Il est très significatif que les quelques tentatives de recherche dans ce domaine, se soient bornées surtout à une étude touchant au sentiment d'amour ou de parenté entre les animaux et non pas de coopération au sens large du terme. En effet, longtemps les travaux furent réservés exclusivement au domaine de la recherche sur la concurrence et l'agressivité animales. Il est assez facile de faire le parallèle entre les travaux et les origines sociales des chercheurs s'en occupant. De par ses origines (bourgeoises - seules les personnes ayant un certain statut social ou rang dans la société avaient accès à la "science" et pouvaient alors développer des recherches), le chercheur était enclin à orienter ses travaux vers une justification de sa position sociale. Nous avons vu comment la théorie darwiniste, qui s'était opposée d'abord aux fondements de la société victorienne, a cependant vite remplacé la désuète justification religieuse, la seule auparavant, par une nouvelle justification biologique.

Photos: Thomas HUXLEY et Pierre KROPOTKINE:
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_Denis_

Invité

* 27/12/2010, 17:34
Message #6
Excellent ouvrage de Kropotkine (un des meilleurs pour moi !),
l'entraide est un complément, voire une extension indispensable au bouquin de Darwin
pour comprendre l'évolution des espèces !

thumbsup.gif

Des fourmis aux communes libres, c'est passionnant.

Ourf!
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Alayn

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* 29/12/2010, 04:17
Message #7
Bonsoir ! Toutafé Denis et je me propose, au fur et à mesure, ici, de retranscrire intégralement ce "monument" qu'est "L'Entr'aide" de Pierre KROPOTKINE.

"L'Ethique" peut-être ensuite... (ourf !)

Amitiés Anarchistes !

[Mais nous n'en sommes pour l'instant qu'à la préface de Francis LAVEIX, libertaire creusois bien connu, membre entres autres de "Creuse-Citron" le journal de la Creuse libertaire]

(Il faut bien préciser qu'également, cette édition de "L'Entr'aide" avec cette préface de Francis LAVEIX est tout simplement collector !): quelques exemplaires sont encore trouvables, pour la modique somme de 5¤ à PUBLICO, la librairie de la Fédération Anarchiste à Paname (le bouquin fait 356 pages). www.publico.com

J'en avais quelques exemplaires sur ma table de presse anar, ils sont partis + vite que des petits pains ! Tu m'étonnes ! Tant c'est de la bombe livresque !



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Alayn

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* 29/12/2010, 05:21
Message #8
Mais depuis quelques années, les idées générales évoluant, cela surtout dans le monde de la recherche scientifique, des travaux sur l'altruisme vont en se développant, ainsi ils vont élargir ce qu'avait entrepris Pierre KROPOTKINE voilà près d'un siècle.

Ces études apparaissent sous des formes très variées et prennent une place plus ou moins importante dans les recherches.
De "l'interattraction" [C'est l'attraction mutuelle entre congénères (terme utilisé par Etienne RABAUD).] avec tous les concepts coopératifs que cela entraîne, Etienne RABAUD fait de cette "appétition sociale" [Terme créé par M. WHEELER.] le fondement et le critère de tout phénomène social. D'autres, se rapprochant tout à fait de Pierre KROPOTKINE, n'hésitent pas à considérer que "l'entr'aide pour l'existence est une loi de la nature, au même titre que cette lutte pour la vie, élevée à tort par les darwinistes au rang de règle unique, implacable et universelle" [Robert TOCQUET in Meilleurs que les hommes: l'entr'aide dans le monde animal et végétal".]. Mais il reste, tout de même, des gens pour penser que les darwinistes (ce que ne leur prête-t-on pas !), ont poussé un peu trop loin leur hypothèse et qu'ils ont exagéré en établissant que la coopération est un facteur important en faveur de l'évolution des comportements et Philippe ROPARTZ déclare tout simplement que "les exemples de coopération sont très rares dans le règne animal" [Il continue par "l'entr'aide mutuelle ne s'observe que dans les fables de La Fontaine" in Les sociétés animales, article publié dans La biologie: les êtres vivants.]. On peut se demander alors à quoi ont servi ces nombreuses observations (de Pierre KROPOTKINE aux récents travaux d'éthologie) qui remplissent des centaines de pages sinon des milliers. Le manque de rigueur scientifique et la mauvaise foi évidente n'appellent même pas une réponse, bien que ce livre de Pierre KROPOTKINE en soit une avant l'heure !
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Alayn

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* 29/12/2010, 20:52
Message #9
Revenons à l'étude de Pierre KROPOTKINE. Celle-ci se trouve évidemment limitée de par le développement des sciences à son époque ; et les quelques erreurs et assimilations rapides au niveau des comportements dans certaines sociétés animales sont grandement excusables du fait de son ignorance (et pour cause) de l'éthologie et de la génétique, plus particulièrement de la génétique des populations. Aujourd'hui, la distinction entre les sociétés d'insectes et les sociétés de primates (et bien entendu les sociétés humaines) doit être faite. En effet, aux sociétés d'insectes basées sur des structures organiques, liées essentiellement à des comportements innés s'opposent les sociétés de primates (et surtout humaines) qui sont basées sur des structures presque entièrement culturelles, liées ici à des comportements acquis ; aussi les relations altruistes observées dans les différentes sociétés d'invertébrés et de vertébrés ne doivent absolument pas être mises sur le même plan, et parfois même dans certains cas, doivent être clairement dissociées les unes des autres si nous ne voulons pas tomber dans un anthropomorphisme qui, loin de nous aider, ne ferait qu'enliser une recherche déjà difficile. Et c'est aujourd'hui grâce à l'éthologie et à la génétique des populations, que les relations altruistes aux différents niveaux de l'échelle animale, peuvent être remises à leur place et que l'on peut enfin essayer d'entrevoir clairement les rapports existants entre ces diverses formes d'entr'aide. A partir de récentes études [Article concernant l'évolution du comportement (étude de l'altruisme) publié dans la revue Pour la science (nov. 78).], il sera peut-être possible de mieux comprendre les liens qui existent (s'ils existent !) entre ces différentes formes d'un même comportement aux bases si variées. Toutefois, ce qui est important, ce n'est pas tellement la pensée inconditionnelle de l'entr'aide comme facteur sélectif de l'évolution mais plutôt cette tendance à accorder au comportement coopératif la place qui lui revient. Une fois que l'importance de ce facteur aura été reconnue, il sera toujours possible d'en discuter ; mais nous voyons facilement que ce qui primait avant tout, c'était de faire admettre sa reconnaissance dans le monde scientifique. Aujourd'hui il semble que cela soit fait au vu des diverses recherches entreprises à ce sujet. Il est admis que "le fonctionnement des unités sociales ne découle pas des seules relations agonistiques (conduites agressives, soumission,...) entre individus mais aussi d'échanges de nature multiple (relations parents-jeunes, rapports privilégiés,...)" [Robert A. HINDE (université de Cambridge - 1975) cité par GAUTIER dans un article: "Comportement social et adaptation" publié par La Recherche.]. Et peu à peu, des chercheurs sont arrivés à la considération que "la valeur explicative donnée à la compétition dans l'explication des phénomènes sociaux s'estompe à présent devant la description de comportements coopératifs et des avantages qui résultent de la vie en groupe" [idem.]. De là, rejoignant la pensée de Pierre KROPOTKINE qui faisait de l'entr'aide une règle fondamentale de l'éthique, Jacques RUFFIE considère que seul "l'altruisme planétaire peut sauver l'humanité du suicide collectif".[Jacques RUFFIE in De la biologie à la culture. Auparavant il pensait que "si l'éthique altruiste, aux lointaines origines biologiques, tend aujourd'hui à se développer culturellement pour prendre des dimensions mondiales, c'est qu'elle a toujours été porteuse d'un avantage sélectif croissant".]
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Alayn

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* 29/12/2010, 23:18
Message #10
Et c'est d'après cette étude, d'un point de vue biologique, que Pierre KROPOTKINE se transformera en anthropologue puis en historien pour essayer de rechercher l'influence du comportement coopératif vis-à-vis de l'évolution de l'homme. Quittant le terrain du monde animal, il passera au monde humain, des hommes primitifs jusqu'à ses contemporains, et analysera les différentes formes que revêt la relation coopérative. Ses analyses initiales trouvent maintenant confirmation: si la structure sociale avantage l'animal, il en est de même pour l'homme ; et on considère communément que "la forme spécifique de son groupement (de l'homme), qui a entraîné toutes les conséquences sociologiques, est celle que nous lui connaissons encore, là où les conditions de départ sont restées actuelles" [André LEROI-GOURHAN in Le geste et la parole: technique et langage.]. Cela n'empêche pas André LEROI-GOURHAN de développer plus loin la thèse de nombreuses guerres en ces temps anciens, qui loin d'être absolument démontrée, tend à être affaiblie par un certain nombre de faits relevés par les anthropologues et les ethnologues. D'ailleurs ceux-ci laissent à penser que la relation d'entr'aide avait sa place dans les sociétés primitives et qu'elle n'était pas forcément la moins importante. De toute façon, le manque de travaux approfondis laisse une marge très grande à l'erreur et par conséquent il devient difficile d'établir une règle de ce qui n'est à l'heure actuelle qu'une succession d'observations. Loin de simplifier la tâche, le phénomène culturel, créant et modelant la société, il est de plus en plus complexe de déterminer la valeur initiale des processus sélectifs. Ce qui est intéressant de comprendre, c'est le mécanisme de base de l'entr'aide ; à la fin du 19° siècle, les données et les méthodes scientifiques étant relativement restreintes, Pierre KROPOTKINE ne pût que se cantonner à une description plus qu'à une explication logique du mécanisme. Aujourd'hui la recherche portant sur l'influence de l'entr'aide doit dépasser une simple description pour aller vers une réelle compréhension du phénomène. De toute façon, contrairement aux travaux sur l'entr'aide dans le monde animal, nous nous trouvons face à un grand vide pour ce qui touche les études abordant le sujet au niveau de l'homme. Une sorte d'oubli et de boycott se développent envers ce genre de recherches et cela aussi bien de la part de personnes se réclamant d'idéologies de droite que de la pensée marxiste. Seuls quelques rares personnes se sentent attirées par ces recherches, comme le fut Pierre KROPOTKINE, tels les ethnologues Pierre CLASTRES ou Jean-William LAPIERRE.
[Pierre CLASTRES: La société contre l'Etat.
Jean-William LAPIERRE: Essai sur le fondement du pouvoir politique.]

Ceux-ci, élargissant le problème, ont essayé de comprendre les rapports qui existent entre les différentes relations sociales: ou bien le problème des relations simples d'altruisme, ou bien celui de l'émergence du pouvoir politique annihilant celles-ci. Seuls ces livres, avec quelques autres, nous offrent des travaux sérieux qui nous changent des quelques écrits de vulgarisation qui tiennent plus à un humanisme gentil qu'à une étude poussée.

Photos: Pierre CLASTRES et Jean-William LAPIERRE:
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Alayn

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* 30/12/2010, 00:53
Message #11
Au-delà de tous ces problèmes, il y en a un autre que pose le livre de Pierre KROPOTKINE et cela sur un plan beaucoup plus général: c'est celui des rapports existant entre les idées politiques du chercheur et l'orientation de ses travaux, en quelque sorte l'association entre l'idéologie et les axes de recherche.
Pierre KROPOTKINE, en réaction aux travaux de son époque (qui ne pouvaient le satisfaire) s'engagea donc, poussé par ses convictions anarchistes, à prendre un chemin opposé et à ouvrir une voie sur de nouveaux horizons qui laissaient entrevoir l'entr'aide comme facteur sélectif de l'évolution. Loin de perdre de sa valeur, L'Entr'aide se révéla être une bonne documentation qui, pour la première fois, nous éclairait un monde peu connu ou ignoré. L'influence de l'idéologie sur les travaux d'un chercheur peut parfois présenter (comme c'est le cas pour Pierre KROPOTKINE) un intérêt certain à condition toutefois que la personne en soit consciente. Jean ROSTAND avait vu ce côté positif et il considérait qu'"un chercheur peut être prédisposé par ses croyances ou son idéologie à remarquer telle ou telle chose, à expérimenter dans tel ou tel sens, et ces prédispositions peuvent se montrer fécondes" et d'ajouter qu'"elles lui déroberont une portion de la réalité, mais qu'elles lui en livreront une autre" [Jean ROSTAND in Aux frontières du surhumain. Toutefois, il n'y a pas qu'un côté positif, il suffit de citer l'affaire Lyssenko (Biologie du développement des plantes et Agrobiologie génétique, sélection et production des semences de Trofim D. LYSSENKO) ou bien le problème de l'interprétation de la sociobiologie (Sociobiologie: the new synthesis de Edward O. WILSON) par certains zélateurs abusifs.]. Ceci se trouve tout à fait illustré par les problèmes que posait (et que pose encore !) l'étude des différents facteurs de la sélection naturelle développés dans la théorie de l'évolution de Charles DARWIN. Une série de chercheurs d'inspiration bourgeoise se tourna par conviction vers l'étude de l'agressivité et de la concurrence qui pouvait être une justification de leurs idéaux politiques tandis que Pierre KROPOTKINE se tourna vers l'étude de l'entr'aide qui elle aussi pouvait être une nouvelle justification à ses idéaux anarchistes. Dans un cas comme dans l'autre, avec toutes les restrictions qui doivent être faites, les travaux présentent d'un point de vue scientifique et souvent cela va bien au-delà, un intérêt profond pour la compréhension du comportement dans le monde du vivant.

Photos: Jean ROSTAND et Trofim D. LYSSENKO:
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* 30/12/2010, 02:27
Message #12
Mais l'importance de l'analyse et des observations de Pierre KROPOTKINE fut surtout qu'elles étaient pratiquement les seules face aux innombrables publications adverses ; ces écrits, par le poids des descriptions précises et de la coordination de celles-ci, eurent un rôle non négligeable, et même si l'on admet qu'ils sont entachés de certaines erreurs et parfois de conclusions hâtives, cela n'enlève rien à leur valeur. Bien sûr, l'optimisme exagéré et les extrapolations non démontrées peuvent irriter mais il est bien facile de pardonner à ce savant qui tout au long de sa vie, chercha à imprégner de son idéal les gens qu'il côtoyait tout en gardant le plus grand désintéressement et une certaine rigueur scientifique. Cela sans oublier que L'Entr'aide est l'ancêtre des récentes recherches portant sur l'altruisme et ses mécanismes ; Pierre KROPOTKINE eut le mérite de mettre en valeur ce comportement si cher aux anarchistes et dans lequel ils mettent tant d'eux-mêmes. Aujourd'hui encore, tout porte à croire que Pierre KROPOTKINE avait raison et que son sens de l'observation allié à son intuition anarchiste l'avaient dirigé dans la bonne direction.
Remercions le de nous avoir ouvert cette recherche qui se trouve intimement liée aux convictions anarchistes.

Francis LAVEIX
Novembre 1978

Photo: Pierre KROPOTKINE:
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* 30/12/2010, 02:48
Message #13
NOTE DU TRADUCTEUR


Quand, sur le conseil d'Elisée RECLUS, l'auteur nous proposa le titre de "l'Entr'aide", le mot nous surprit tout d'abord. A la réflexion il nous plut davantage. Le terme est bien formé et exprime l'idée développée dans ce volume. La loi de la nature dont traite le présent ouvrage n'avait pas encore été formulée aussi nettement. C'est un point de vue nouveau de la théorie darwinienne ; il n'était pas inutile de trouver un vocable clair et significatif.

L. B.

Photos: Pierre KROPOTKINE et Elisée RECLUS:
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* 30/12/2010, 03:29
Message #14
INTRODUCTION


Deux aspects de la vie animale m'ont surtout frappé durant les voyages que je fis, étant jeune, dans la Sibérie orientale et la Mandchourie septentrionale. D'une part je voyais l'extrême rigueur de la lutte pour l'existence que la plupart des espèces d'animaux ont à soutenir dans ces régions contre une nature inclémente ; l'anéantissement périodique d'un nombre énorme d'existences, dû à des causes naturelles ; et conséquemment une pauvreté de la vie sur tout le vaste territoire que j'eus l'occasion d'observer.
D'autre part, même dans les quelques endroits où la vie animale abondait, je ne pus trouver -malgré mon désir de la reconnaître- cette lutte acharnée pour les moyens d'existence, entre animaux de la même espèce, que la plupart des darwinistes (quoique pas toujours Charles DARWIN lui-même) considéraient comme la principale caractéristique de la lutte pour la vie et le principal facteur de l'évolution.

Photos: carte de la Sibérie ; chiens laïkas de Sibérie orientale ; paysage de Sibérie orientale ; carte de la Mandchourie et portrait de Pierre KROPOTKINE jeune:
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* 30/12/2010, 05:25
Message #15
Les terribles tourmentes de neige qui s'abattent sur le Nord de l'Eurasie à la fin de l'hiver et les verglas qui les suivent souvent ; les gelées et les tourmentes de neige qui reviennent chaque année dans la seconde moitié de mai, lorsque les arbres sont déjà tout en fleurs et que la vie pullule chez les insectes ; les gelées précoces et parfois les grosses chutes de neige en juillet et en août, détruisant par myriades les insectes, ainsi que les secondes couvées d'oiseaux dans les prairies ; les pluies torrentielles, dues aux moussons, qui tombent dans les régions plus tempérées en août et septembre, occasionnent dans les terres basses d'immenses inondations et transformant, sur les plateaux, des espaces aussi vastes que des états européens en marais et en fondrières ; enfin les grosses chutes de neige au commencement d'octobre, qui finissent par rendre un territoire aussi grand que la France et l'Allemagne absolument impraticable aux ruminants et les détruisent par milliers: voilà les conditions où je vis la vie animale se débattre dans l'Asie septentrionale. Cela me fit comprendre de bonne heure l'importance primordiale dans la nature de ce que Charles DARWIN décrivait comme "les obstacles naturels à la surmultiplication", en comparaison de la lutte pour les moyens d'existence entre individus de la même espèce, que l'on rencontre çà et là, dans certaines circonstances déterminées, mais qui est loin d'avoir la même portée. La rareté de la vie, la dépopulation -non la sur-population- étant le trait distinctif de cette immense partie du globe que nous appelons Asie septentrionale, je conçus dès lors des doutes sérieux (et mes études postérieures n'ont fait que les confirmer) touchant la réalité de cette terrible compétition pour la nourriture et pour la vie au sein de chaque espèce, article de foi pour la plupart des darwinistes. J'en arriverai ainsi à douter du rôle dominant que l'on prête à cette sorte de compétition dans l'évolution des nouvelles espèces.

Photos: soldats russes en Sibérie en 1904 et portrait de Charles DARWIN:
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* 30/12/2010, 16:14
Message #16
D'un autre côté, partout où je trouvai la vie animale en abondance, comme, par exemple, sur les lacs, où des vingtaines d'espèces et des millions d'individus se réunissent pour élever leur progéniture ; dans les colonies de rongeurs ; dans les migrations d'oiseaux qui avaient lieu à cette époque le long de l'Oussouri dans des proportions vraiment "américaines" ; et particulièrement dans une migration de chevreuils dont je fus témoin, et où je vis des vingtaines de mille de ces animaux intelligents, venant d'un territoire immense où ils vivaient disséminés, fuir les grosses tourmentes de neige et se réunir pour traverser l'Amour à l'endroit le plus étroit - dans toutes ces scènes de la vie animale qui se déroulaient sous mes yeux, je vis l'entr'aide et l'appui mutuel pratiqués dans des proportions qui me donnèrent à penser que c'était là un trait de la plus haute importance pour le maintien de la vie, pour la conservation de chaque espèce, et pour son évolution ultérieure.

Photos: Paysage enneigé de Sibérie ; oiseaux au bord de l'Oussouri et les 3 dernières des vues du fleuve Amour:
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* 30/12/2010, 18:01
Message #17
Enfin, je vis parmi les chevaux et les bestiaux à demi sauvages de la Transbaïkalie, parmi tous les ruminants sauvages, parmi les écureuils, etc., que, lorsque les animaux ont à lutter contre la rareté des vivres, à la suite d'une des causes que je viens de mentionner, tous les individus de l'espèce qui ont subi cette calamité sortent de l'épreuve tellement amoindris en vigueur et en santé qu'aucune évolution progressive de l'espèce ne saurait être fondée sur ces périodes d'âpre compétition.

Photos: Carte de la situation de la Transbaïkalie en Russie (partie rouge) ; chevaux iakoutes ; planche de la BD "Taïga Rouge" de PERRIOT et MALHERBE se passant en 1920 en Transbaïkalie et paysages de Transbaïkalie:
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* 01/01/2011, 04:38
Message #18
Aussi, lorsque plus tard mon attention fut attirée sur les rapports entre le darwinisme et la sociologie, je ne me trouvai d'accord avec aucun des ouvrages qui furent écrits sur cet important sujet. Tous s'efforçaient de prouver que l'homme, grâce à sa haute intelligence et à ses connaissances, pouvait modérer l'âpreté de la lutte pour la vie entre les hommes ; mais ils reconnaissaient aussi que la lutte pour les moyens d'existence de tout animal contre ses congénères, et de tout homme contre tous les autres hommes, était "une loi de la nature". Je ne pouvais accepter cette opinion, parce que j'étais persuadé qu'admettre une impitoyable guerre pour la vie, au sein de chaque espèce, et voir dans cette guerre une condition de progrès, c'était avancer non seulement une affirmation sans preuve, mais n'ayant pas même l'appui de l'observation directe.
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"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
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Alayn

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* 04/01/2011, 04:21
Message #19
Au contraire, une conférence "Sur la loi d'aide mutuelle" faite à un congrès de naturalistes russes, en janvier 1880, par le professeur Karl KESSLER, zoologiste bien connu (alors doyen de l'Université de Saint-Pétersbourg), me frappa comme jetant une lumière nouvelle sur tout ce sujet. L'idée de Karl KESSLER était que, à côté de la loi de la Lutte réciproque, il y a dans la nature la loi de l'Aide réciproque, qui est beaucoup plus importante pour le succès de la lutte pour la vie, et surtout pour l'évolution progressive des espèces. Cette hypothèse, qui en réalité n'était que le développement des idées exprimées par Charles DARWIN lui-même dans The Descent of Man, me sembla si juste et d'une si grande importance, que dès que j'en eus connaissance (en 1883), je commençai à réunir des documents pour la développer. Karl KESSLER n'avait fait que l'indiquer brièvement dans sa conférence, et la mort (il mourut en 1881) l'avait empêché d'y revenir.
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"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
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Alayn

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* 06/01/2011, 03:09
Message #20
Sur un point seulement, je ne pus entièrement accepter les vues de Karl KESSLER. Karl KESSLER voyait dans "les sentiments de famille" et dans le souci de la progéniture (voir plus loin, chapitre I) la source des penchants mutuels des animaux les uns envers les autres. Mais, déterminer jusqu'à quel point ces deux sentiments ont contribué à l'évolution des instincts sociables, et jusqu'à quel point d'autres instincts ont agi dans la même direction, me semble une question distincte et très complexe que nous ne pouvons pas encore discuter. C'est seulement après que nous aurons bien établi les faits d'entr'aide dans les différentes classes d'animaux et leur importance pour l'évolution, que nous serons à même d'étudier ce qui appartient, dans l'évolution des sentiments sociables, aux sentiments de famille et ce qui appartient à la sociabilité proprement dite, qui a certainement son origine aux plus bas degrés de l'évolution du monde animal, peut-être même dans les "colonies animales". Aussi m'appliquai-je surtout à établir tout d'abord l'importance du facteur de l'entr'aide dans l'évolution, réservant pour des recherches ultérieures l'origine de l'instinct d'entr'aide dans la nature.
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