D - Un urbanisme de contrôle
Dans "Surveiller et punir", Michel FOUCAULT écrit: "Longtemps on retrouvera dans l'urbanisme, dans la construction des cités ouvrières, des hôpitaux, des asiles, des prisons, des maisons d'éducation, ce modèle du camp (militaire) ou du moins le principe qui le sous-tend: l'emboîtement spatial des surveillances hiérarchisées."
Le développement de l'urbanisme au cours des siècles n'a effectivement jamais été le fruit du hasard, mais bien le produit d'une politique de la ville, d'une "gestion" de la population. Même si des progrès, dans l'hygiène notamment, ont permis de lutter contre les maladies et d'améliorer les conditions de vie, l'objectif global n'a jamais été perdu de vue: observer, recenser, canaliser, trier la population.
Derrière le progrès social d'assainissement des logements se dissimule un nouveau système de contrôle de la population: le propriétaire s'accorde un droit de regard sur la vie de ses locataires ; il exige le respect d'un code de bonne conduite.
Le rôle de contrôle social que remplit l'urbanisme se manifeste de différentes façons, et plus particulièrement à travers deux fonctions: circuler et résider. Déjà, les premiers pas de l'urbanisation permettaient le passage d'une économie villageoise autonome à l'organisation fortement hiérarchisée de la cité. Dans les premières cités, la circulation empruntait des ruelles étroites et tortueuses, abritées du soleil, bien adaptées aux rigueurs du climat. Par la suite, les rues droites et largement ouvertes serviront, avant même l'invention des véhicules à roues, au passage des processions et des défilés militaires, c'est-à-dire aux démonstrations de force du pouvoir. On sait que ces artères géométriques favoriseront, à certaines époques, l'intervention efficace de la police ou de l'armée. Avec l'aide "désintéressée" de quelques professionnels...
Mais surtout, la
ségrégation spatiale a régulièrement accompagné, au cours de l'histoire, l'évolution de l'urbanisme, parfois sous le prétexte hypocrite d'homogénéité des quartiers. Dans "La cité à travers l'histoire", Lewis Mumford écrit: "Dans la cité, l'accroissement global de la richesse et celui du chiffre de la population allaient être suivis d'une différenciation d'un autre type: la séparation entre les riches et les pauvres, conséquence d'une importante notion nouvelle, le droit de propriété."
Cette notion de ségrégation spatiale est assez floue, difficile à cerner avec précision. Sa définition peut être religieuse (c'est le cas du ghetto, le quartier, au Moyen Age, en Italie, où les Juifs étaient tenus de résider). Elle peut être raciale (aux Etats-Unis, en Afrique du Sud), sociale (aujourd'hui, dans la plupart des pays industrialisés) ; ces critères pouvant se croiser. Cette mise à l'écart d'un groupe peut concerner les lieux de résidence, mais aussi les lieux d'éducation, de culte, de travail, les transports...
Héritage de la colonisation, l'expérience sud-africaine de l'apartheid, qui inscrit légalement l'idéologie de la ségrégation dans l'espace urbain dès 1901, représente un cas extrême. Cet urbanisme, destiné au contrôle social et politique des populations noires, sera servi par un appareil législatif complexe propre à ce pays et par la répression de la part de l'Etat, surtout à partir de 1948, avec l'arrivée au pouvoir du Parti national. On connaît malheureusement trop les caractéristiques de cet urbanisme autoritairement planifié par un pouvoir sans états d'âme: construction aux marges du centre ville, espace fermé par une clôture, absence de droits fonciers, monotonie et mauvaise qualité du bâti, harcèlement policier, pauvreté des habitants. D'un côté, la banlieue blanche avec villas, jardins, piscines, grosses voitures, centres commerciaux ; de l'autre, la banlieue pour Noirs, mais aussi Indiens, Métis, rarement équipée en électricité et en eau courante.
S'agissant des systèmes appelés avantageusement "démocraties" (puisque tel est le thème de cette brochure), le pouvoir se borne, essentiellement par la politique du logement, à regrouper diverses fractions de la population en fonction d'appartenance sociale (revenus, niveau d'instruction, statut professionnel), d'origines culturelles. D'un côté, les quartiers riches (où habitent, entre autres, les technocrates qui ont conçu les quartiers pauvres !), les quartiers d'affaires, rendus de toute façon inaccessibles à beaucoup par la seule valeur foncière. De l'autre, les "territoires de la pauvreté" où l'on s'installe sans avoir pu choisir (on ne parlera même pas de la pauvreté sans territoire, les SDF) ; les logements sociaux où se recroqueville la précarité économique ; les "cités de l'ennui" d'où ne peuvent pas partir les chômeurs, les RMIstes, les CDD, les très bas salaires (contrairement aux classes moyennes qui fuient ces lieux souvent devenus criminogènes) ; les "zones" sous-équipées parce que non "rentables", où se cumulent les handicaps, et qui n'offrent qu'une médiocre qualité de vie (absence d'intimité, de lieux conviviaux, nuisances sonores, insalubrité, danger...).
Les récents arrêtés anti-mendicité confirment cette vieille stratégie d'éloignement, d'exclusion des classes laborieuses-dangereuses, en permettant de repousser hors des quartiers chics les "indésirables", le sous-prolétariat qui fait tache, "aseptisant" ainsi l'espace urbain au bénéfice des populations aisées et des touristes. De la liquidation des enfants des favellas par les "Escadrons de la mort" au Brésil, au "parquage" dans les cités, les moyens diffèrent, le but est identique: contrôler les populations "à risques", assurer la tranquillité des nantis, prévenir tout sentiment de révolte susceptible de déboucher sur des revendications politiques.
Comme dans tant d'autres domaines, les Etats-Unis sont à la pointe du progrès. Tirant les leçons des émeutes de 1992, la ville de Los Angeles inaugure une architecture et un urbanisme qui, grâce à de nombreux dispositifs policiers, constituent non seulement une privatisation de certains lieux publics, mais une véritable "militarisation de l'espace social urbain": nombreux accès piétons supprimés, contrôle permanent des pauvres, des populations "dangereuses", quartiers riches hyper-protégés, immeubles "stratégiques" (bureaux, banques...) fermés par des systèmes de sécurité aux mains de gardes et de vigiles, vitres pare-balles, systèmes de vidéo-surveillance omniprésents, survols en hélicoptères, et même utilisation de satellites géostationnaires pour superviser tous les mouvements à l'intérieur de la ville.
Enfin, il n'est pas sans intérêt d'évoquer, comme instrument de ségrégation spatiale, le barbelé. ["Histoire politique du barbelé" d'Olivier Razac.] "Outil de l'inscription spatiale des relations de pouvoir", il ne sert pas seulement à la délimitation de l'espace, mais à sa gestion politique. Parce qu'il fallait trouver un moyen d'enclore les champs des fermiers qui commençaient à envahir les grandes plaines à l'ouest du Mississippi, le barbelé, en favorisant des déportations massives de populations sur de très grandes distances, a permis de détruire les fondements de la société indienne, d'accélérer la disparition physique et culturelle de ses ressortissants.
Dans "L'entaille rouge. Des terres indiennes à la démocratie américaine" (Albin Michel - 1996), Delanoë NELCYA écrit: "A partir de ce moment, les Indiens ne sont plus même dans un espace clos. Ils sont, sur les réserves, dans un espace fragmenté et enclos, sous une surveillance militaire qui vise à les y immobiliser et à les y atomiser. Toute sortie doit être négociée, et négociée à titre individuel (...). Sur leurs terres privatisées, (...), les Indiens se trouvent éparpillés au sein d'une communauté qui les encercle de ses regards et de ses vies. Prison de la fragmentation, fragments emprisonnés."
En organisant une gestion totalitaire de l'espace, celle destinée aux prisonniers parqués comme du bétail, c'est ce même barbelé, cette "ronce artificielle", symbole de la captivité extrême, qui a largement contribué à la "réussite" de l'expérience criminelle des camps de concentration et d'extermination nazis. Si le barbelé subsiste encore aujourd'hui, dans les camps de "rétention" ou de réfugiés notamment, il tend à disparaître de notre paysage quotidien, "avantageusement" remplacé par les vigiles, les portails électroniques et les caméras.