G - La psychopharmacologieQuête d'absolu, exploration de nouveaux espaces de rêves, d'évasion, de création, nécessité de connaître ses propres limites: les drogues apparaissent aujourd'hui à beaucoup synonymes de liberté.
Trente ans de prohibition, ça suffit ; revendiquons le libre accès ! Face à cet enthousiasme assez récent, il convient d'abord de noter que la prise d'une molécule n'est jamais anodine et que
ce n'est sans doute pas parmi les usagers de substances psycho-actives que l'on trouve majoritairement les acteurs les plus virulents de la contestation sociale ou politique.Si, effectivement, sous le prétexte hypocrite de la santé publique, la guerre à la drogue a été, pour beaucoup de pouvoirs en place, l'occasion de restreindre les droits civiques ou constitutionnels, il serait dangereux de persister à ne voir que la partie visible de l'iceberg.
Car, comme le note Michel HAUTEFEUILLE, psychiatre que l'on ne peut surtout pas soupçonner d'être hostile à l'usage des drogues: "Au-delà de l'attitude du laboratoire et de ses préoccupations principalement commerciales, nous voyons que les produits légaux considérés comme thérapeutiques, aux études préliminaires étalonnées, à la délivrance codifiée, posent autant, si ce n'est plus, de problèmes que les produits sauvages ou illégaux. Car dans chacun de ces cas, il s'agit de l'attitude et de l'aptitude de notre société à accepter ou à contraindre, codifier, normaliser les comportements humains." ("Drogues à la carte", Payot).
Lorsque le conditionnement massif, la surveillance et le contrôle des citoyens se révèlent inefficaces, les tranquillisants et les anxiolytiques constituent les ultimes recours de l'"ingénierie du consentement".
Dès les années 50 et 60, une "révolution" pharmacologique met à disposition du secteur psychiatrique une série de drogues à utiliser dans le cas de désordres comme la schizophrénie, la dépression et l'anxiété (en n'oubliant pas de faire savoir qu'environ 10% de la population souffre d'un désordre dépressif tout le temps, et qu'un tiers en souffrira à un moment donné durant sa vie). Valium, Prozac et autres antidépresseurs destinés à contrôler la biochimie cérébrale, et par conséquent l'état de conscience: on produit et commercialise aujourd'hui un nombre déjà élevé de molécules. Autant dire même que le marché est d'ores et déjà inondé. Officiellement, il s'agit de permettre aux individus "à problèmes" de retrouver un état de conscience "normal".
Mais les réels bénéficiaires de cette évolution ne sont autres que les détenteurs du pouvoir. Du pouvoir économique d'abord, et en premier lieu les firmes pharmaceutiques transnationales qui fabriquent ces produits dont le marché représente une perspective de profits gigantesques. Le patronat ensuite, avec l'apparition de ce que Michel HAUTEFEUILLE appelle les "drogues de la performance", et qui sont destinées à procurer des moyens chimiques nécessaires pour atteindre un but précis, dans le domaine du sport bien entendu, mais aussi dans le monde du travail où ces drogues permettent à des salariés soumis à la dégradation générale des conditions de travail, au développement du stress, de "tenir le coup"... en attendant une retraite de plus en plus aléatoire.
Au pouvoir politique enfin, où une autre gamme, celles des "drogues normalisantes", ouvre la voie au contrôle du comportement perturbateur, à la gestion médicalisée de la déviance, c'est-à-dire au renforcement de la conformité.
Parmi ces drogues, il faut mentionner la Ritaline, amphétamine prescrite de plus en plus fréquemment, surtout aux Etats-Unis et au Canada, aux enfants un peu turbulents ou hyperactifs, et qui les rend plus dociles et obéissants, notamment dans l'exécution de tâches monotones ou répétitives (le nombre d'enfants auxquels on a prescrit ce médicament a augmenté de plus de 600% entre 1989 et 1995 ; source: M. OUIMET, "Les enfants du Ritalin"). Or une étude a montré que la prévalence de la consommation de cocaïne à l'âge adulte, de même que la dépendance à d'autres types de produits, telle que l'héroïne, était quatre fois plus importante chez des sujets ayant reçu de la Ritaline dans leur enfance.
Normaliser et rendre performant, telles sont les deux obsessions du pouvoir. C'est pourquoi
le développement des drogues dérive très vite de la thérapeutique, atténuation de la souffrance, à la morale sociale et au rendement socio-économique. Obligation de performance dans tous les domaines de l'activité humaine (vie professionnelle, affective, sexuelle, loisirs), désir de promotion sociale, menaces sur l'emploi, rythme effréné, tout concourt à accroître une demande destinée autant à stimuler qu'à abrutir, à assommer pour supporter le quotidien.
Caricature de la "médicalisation de l'existentiel", du "bonheur sur ordonnance", le cas du Prozac est éclairant. Commercialisé aux Etats-Unis en 1987 et en France en 1989, il assure des milliards de dollars de profits: c'est sa fonction principale, la santé étant devenue un marché lucratif. Il est de plus en plus utilisé, entre autres, par les cadres surchargés de travail afin d'améliorer leur efficacité et leur productivité.
Les millions de boîtes vendues devraient logiquement améliorer la situation. Or que constate-t-on ? Que les taux de suicide, et surtout de tentatives de suicide, augmentent parallèlement à la consommation d'antidépresseurs. Avec, en prime, des troubles secondaires: baisse de la libido et de la fonction sexuelle. Pas grave: on a aussi le Viagra !
"Aux Etats-Unis, observe le professeur Edouard ZARIFIAN, où la violence et la délinquance sont traitées comme des maladies de l'individu, prescrire du Prozac évite de se poser des questions gênantes sur les causes sociales de ces dérèglements. J'en viens à me demander si ces médicaments, consommés avec excès, ne jouent pas le rôle de régulateurs sociaux permettant d'éviter les rébellions" ("L'Express", 10 mars 1994).
En 1969, Sydney Pollack réalisait un film remarquable: "On achève bien les chevaux." La scène se passait dans les années 30. Les Etats-Unis étaient en pleine dépression. Poussés par le chômage et la misère, des hommes et des femmes décidaient de participer aux marathons de danse dont les vainqueurs recevaient des primes intéressantes. Ces équivalents modernes des jeux du cirque chers aux Romains voyaient les candidats se livrer jusqu'à l'épuisement physique total pour ne pas manquer la récompense. Aujourd'hui, dans la grande roue du libéralisme, on achève toujours les chevaux: la seule différence, c'est le Modiodal ou la créatine, qui permettent de pousser toujours plus loin la performance.
Produire toujours plus sans se révolter, c'est cet idéal revendiqué par les dirigeants que la mise au point de nouvelles drogues est en train de réaliser. Si l'on ne veut pas que le prix à payer devienne exorbitant, il va devenir urgent de se rendre compte que l'émancipation de l'homme ne passe pas nécessairement par les hallucinogènes.
Enfin, en cas de déviance, des politiques répressives sont mises en place.