webreader
7 Pages V  « < 3 4 5 6 7 >  
Reply to this topicStart new topic
> Eugène DIEUDONNE, [L'un de la bande à Bonnot]

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 02/08/2010, 16:43
Message #81
Pour Eugène DIEUDONNE, cette fois-ci, l'indulgence du tribunal maritime ne s'applique pas. Il est condamné à deux ans d'internement en isolement sur l'île Saint-Joseph. Son sort rejoint alors celui des forçats reclus, enfermés dans des cellules de 1 mètre 50 sur 2 mètres. La porte est munie d'un guichet haut permettant de passer la tête lors des contrôles sanitaires (épouillage, rasage, etc.) ainsi que la gamelle d'infâme rata servant de nourriture et d'un guichet bas pour les eaux (baquet de vidange servant aux besoins et à la toilette). Pas de fenêtre mais un plafond barreauté, qu'on occulte avec des planches à l'arrivée du condamné. Le noir est total, sauf pour ceux qui réussissent à élargir légèrement, avec le manche de leur cuiller, l'interstice entre deux planches ou ceux qui, plus chanceux ou plus fortunés, bénéficient d'un rai de lumière oublié ou payant, leur permettant au moins de n'être pas coupés du rythme des jours et des nuits. Les surveillants en armes arpentent le faîtage des murs servant de chemin de ronde. Ils rappellent à tout moment, en aboyant, la règle de silence total imposée aux prisonniers et fixent arbitrairement les punitions traduites en jours de cachots supplémentaires. La vie est régie de façon immuable. Tous les jours, les prisonniers sont réveillés à cinq heures. Après avoir rapidement absorbé le brouet qui leur est servi, ils doivent relever leur bas flanc contre le mur et n'ont de la journée plus le droit de s'asseoir ni de s'allonger jusqu'au signal du coucher, vers 19 heures. Toute infraction constatée est punie de rallonge de peine. Certaines fortes têtes, dont notamment Paul ROUSSENQ (note des éditeurs: voir la brochure qui lui est consacrée), ont vu ainsi leur temps passer progressivement du simple au double. Des isolés pouvaient rester ainsi jusqu'à 10 ans sans la moindre sortie, dans le noir absolu et le silence total. Il n'était pas rare alors, que le manque de contact humain et le manque de lumière n'en rendent certains fous ou aveugles à leur libération.

Photos: l'île Saint-Joseph, des vestiges du bagne et les ouvrages de et sur Paul ROUSSENQ:
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
Image attachée
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée Image attachée Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 13/09/2010, 01:06
Message #82
Eugène DIEUDONNE, quant à lui, bénéficie d'un léger traitement de faveur. Sa cellule n'est pas totalement dans l'obscurité, il a droit aux livres et possède de quoi écrire ; le luxe en somme !

C'est dans cette situation qu'Albert LONDRES le rencontre, en 1923. Le célèbre journaliste d'investigation, un des premiers du genre, après avoir enquêté à travers le monde sur divers sujets brûlants, tels la drogue, la traite des blanches, l'esclavage ou les bataillons disciplinaires d'Afrique, s'intéressait à présent aux conditions carcérales en Guyane.


Image(s) jointe(s)
Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 13/09/2010, 01:44
Message #83
Son constat est atterrant. Contrairement à l'idée reçue, le bagne n'est ni rentable ni rédempteur ; il coûte au contraire à la société un monstrueux tribut en vies humaines et en argent. Au lieu d'être une institution visant à rééduquer par le travail, à développer et enrichir la colonie (suivant l'idéologie en cours), il se révèle être une machine implacable, véritable gouffre engloutissant hommes et finances.

Les meilleurs volontés se cassent sur l'inertie administrative et l'immobilisme des colons. Les petits voisins (Guyana anglais et Surinam hollandais) ont, de leur côté, réellement développé des activités industrielles et portuaires, bien que privés de l'énorme apport de main d'oeuvre dont bénéficie la Guyane. La colonie, elle, s'embourbe dans une bureaucratie dolente, faite de privilèges fiscaux et d'années de service qui comptent double dans les plans de carrière. Elle fonde son fonctionnement sur l'injustice sociale et l'incurie administrative. Le modèle proposé ici, n'est même pas représentatif de la rationalité capitaliste car il y règne un gaspillage et une incompétence rarement égalés.

Après son enquête et la publication d'articles retentissants parus dans la presse nationale, Albert LONDRES s'exprime ainsi: Je rêve encore chaque nuit de ce voyage au bagne. C'est un temps que j'ai passé hors de la vie. Pendant un mois, j'ai regardé les cent spectacles de cet enfer et maintenant ce sont eux qui me regardent. Je les revois devant mes yeux, un par un et subitement, tous se rassemblent et grouillent de nouveau comme un affreux nid de serpents. Assassins, voleurs, traîtres, vous avez fait votre sort mais votre sort est épouvantable.
Justice ! tu n'étais guère jusqu'à ce jour pour moi que la résonance d'un mot. Tu deviens une déesse, dont je ne soutiens plus le regard.
Heureuses les âmes droites, certaines dans le domaine du châtiment, de donner à chacun ce qui lui appartient. Ma conscience est moins sûre de ses lumières. Dorénavant, si l'on me demande d'être juré, je répondrai non !


Photos: Albert LONDRES:
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 13/09/2010, 02:47
Message #84
Il achève son reportage sur le bagne par un véritable réquisitoire paru le 6 septembre 1923, sous la forme d'une lettre ouverte adressée au ministre des colonies, Albert Sarrault.

Monsieur le ministre. J'ai fini. Au gouvernement de commencer...
Ce n'est pas des réformes qu'il faut en Guyane, c'est un chambardement général. Pour ce qui est du bagne, quatre mesures s'imposent, immédiates.
1) La sélection. Ce qui se passe aujourd'hui est immoral pour un Etat. Aucune différence entre le condamné primaire et la fripouille la plus opiniâtre. Quand un convoi arrive: Allez ! tous au chenil, et que les plus pourris, pourrissent les autres. Le résultat est obtenu, Monsieur le ministre, il n'y faut pas un an.
2) Ne pas livrer les transportés à la maladie. Et cela pour deux motifs. L'un intéressant le bon renom de la France: l'humanité ; l'autre, l'avenir de la colonie: le rendement. Vous envoyez de la main-d'oeuvre à la colonie, et vous faites périr cette main-d'oeuvre. Ne serait-ce que pour la logique qui est l'une des manières de raisonner les plus appréciées, il faut éloigner du bagne les fléaux physiques. Rendre la quinine obligatoire. Nourrir l'homme non d'après le règlement, mais selon l'estomac. Tous vos médecins coloniaux vous diront que c'est là le premier pas.
3) Rétribution du travail. Pour faire travailler un homme qui est nourri (peut-être cela changera-t-il au 25ème siècle, mais nous ne sommes qu'au 20ème), il faut au moins trois choses: l'appât d'une récompense, la crainte d'un châtiment exemplaire ou l'espoir d'améliorer sa situation.
Pour ce qui est des châtiments, nous ne pouvons mieux faire. Ce moyen dans cette société là, n'est donc pas efficace. Il vous reste les deux autres.
4) Suppression du doublage et de la résidence perpétuelle comme peines accessoires. Si je ne vous ai pas prouvé, Monsieur le ministre, que les buts offerts à cette mesure n'ont pas été atteints, tout le monde vous le prouvera. Le libéré ne s'amende pas, mais se dégrade. La colonie ne profite pas de lui, mais en meurt. La justice ne réclame que des coupables et non des innocents.
Voilà, Monsieur le ministre. Et croyez que si l'enquête présente pèche sur un point, ce n'est pas pour avoir ajouté, mais oublié des choses. Vous avez le choix et peut-être aussi votre idée.
Nous l'attendons.
Albert LONDRES (Au bagne, Albert LONDRES, 1924).
Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 19/09/2010, 01:51
Message #85
Devant l'énorme impact sur l'opinion publique, de ces publications, la réponse du gouvernement, pour une fois, ne tarde pas. Fin octobre 1923, le gouverneur de la Guyane est rappelé à Paris et un autre nommé à sa place, Monsieur Chanel, homme de dialogue, de réforme et d'ouverture qui confie aux journalistes avant de s'embarquer:

L'enquête d'Albert Londres était celle d'un homme généreux et bon.
Les conclusions sont graves. Je pars avec la volonté d'apporter au mal qu'il a signalé tous les remèdes appropriés. On peut être certain que je ne ménagerai ni mon temps, ni mon effort. Mais ma volonté s'appliquera aussi à exiger la bonne volonté de tous ceux dont la collaboration m'est nécessaire.

Je pense à l'administration pénitentiaire dont Albert Londres a pu dire qu'elle était un Etat dans la colonie. Il ne faut plus que cela soit. J'aurai devant le gouvernement la responsabilité de la colonie ; il faut que j'y aie l'autorité. Elle ne s'exerce vraiment que si on a le mandatement des dépenses, aujourd'hui dévolu au directeur du bagne et le contrôle de la main-d'oeuvre que les transportés peuvent fournir. J'obtiendrai tout cela, de bonne grâce, j'en suis sûr.

Le bagne doit collaborer activement au développement économique de la Guyane. Il le doit d'autant plus que son installation là-bas a été une cause immédiate de discrédit pour la colonie. Cela il faut le réparer. J'ai là tout un plan: des routes à percer, des espaces immenses à défricher, des savanes inondées qu'il faut assainir. Pour travailler il faut du matériel et du personnel.

Le matériel, j'espère l'obtenir du conseil général de la colonie. La main-d'oeuvre je la trouverai au bagne et à la sortie du bagne, parmi les libérés dont Albert Londres a dit le désoeuvrement forcé et la profonde misère. Je ne veux plus qu'aucun libéré puisse dire qu'on l'a laissé sans ressource et sans travail. C'est une question de dignité et de morale. Au surplus, avec les mesures que j'envisage, le libéré n'arrivera plus tout à fait dénué, s'il le veut à la fin de sa peine. Le bagne n'est pas seulement chargé comme certains le croient, de punir et de mâter. Il doit aussi permettre à celui qui n'est pas tout à fait perdu, de se racheter. Le travail est la voie du salut, le pays doit en profiter, l'homme aussi...

C'est une vérité d'évidence qu'un tri extrêmement sérieux doit être fait entre les forçats... ceux pour qui l'espoir est permis, ne seront plus mêlés aux autres, pas plus qu'on ne met dans les mêmes paniers les fruits pourris et ceux que l'on veut préserver...

Tous les autres gouverneurs ont réclamé ces mesures-là. On ne les a pas écoutés, parce qu'il y avait le règlement. Et bien, c'est pour démolir le règlement que l'on m'envoie là-bas.

Quant au doublage, ce n'est pas moi qui puisse le supprimer. Je n'en suis pas partisan. Mais c'est une commission de juristes qui va s'en occuper... Tant de jurés d'assises ne soupçonnaient pas même l'existence de cette peine accessoire souvent plus grave que la peine principale... Faites-moi crédit de six mois et après venez là-bas. Albert Londres ne s'y reconnaîtrait pas...
Extrait des déclarations de Monsieur Chanel, nouveau gouverneur de la Guyane à Raymond de Nys journaliste au Petit Parisien, le 30 octobre 1923. (Au bagne, Albert LONDRES, Albin Michel, 1924).
Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 19/09/2010, 02:25
Message #86
Il ne suffit malheureusement pas d'avoir à sa disposition des hommes de changement pour faire changer les choses, si l'on ne leur en donne pas les moyens. La bonne volonté de Monsieur Chanel se heurta, sur place, à un immobilisme pesant et, en métropole, un changement de gouvernement mit définitivement fin à son plan de réformes.

Toutefois, avant de céder la place, le 14 septembre 1924, le président du conseil Edouard Herriot fait officiellement supprimer le bagne. Un texte de loi on ne peut plus clair stipule que tous les forçats seront ramenés de la Guyane en France !...

Oui, mais qu'en faire ?... Dans l'attente, les choses resteront en l'état et ce jusqu'à 1938 et on continuera à envoyer des forçats outre-mer, dans une institution qui n'existe officiellement plus.

De fausses bonnes idées vont donc être à l'origine de la période la plus noire du bagne, où l'inertie atteindra des sommets, où le provisoire s'installera de façon définitive jusqu'à sa fermeture totale en 1954.
Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 19/10/2010, 00:30
Message #87
Eugène DIEUDONNE donc, au fond de son cachot, reçoit Albert LONDRES et lui fait forte impression.

Son récit lui semble terriblement sincère. En outre, Eugène DIEUDONNE ne se plaint pas pour lui mais incrimine plutôt le fonctionnement du bagne dans sa généralité.

Ses observations rejoignent celles du reporter ; de son point de vue également, l'institution est totalement obsolète. Il condamne les conditions atroces de travail, l'affreuse promiscuité, l'application primaire du règlement, les brimades, le doublage: toute peine inférieure ou égale à 7 ans était doublée par un temps égal d'exil dans la colonie.
Si la peine initiale excédait 7 ans, le prisonnier était obligé de rester en Guyane à vie. Il condamne également la relégation: sorte d'exil à vie réservé à divers indésirables métropolitains, multi-récidivistes de droit commun, pour la plupart mais aussi, parfois, politiques.

Les libérés condamnés au doublage ainsi que les relégués recherchant un emploi se retrouvaient en concurrence inégale avec la main d'oeuvre du bagne fournie gratuitement aux colons, pour toutes sortes de travaux, par l'administration pénitentiaire.

Les malheureux se trouvant réduits à un état de misère difficilement imaginable, n'avaient guère d'autre choix que de se clochardiser, risquant, de ce fait, le retour au bagne à la moindre incartade. Certains acceptaient même de traquer les évadés devenant les alliés de la chiourme.

Des exemples de vieux bagnards libérables suppliant leurs geôliers de les maintenir en détention, afin que leur soit assurés gîte et couvert, illustrent également le désespoir de ces exclus destinés à la misère.
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 19/10/2010, 01:45
Message #88
Dès son retour, Albert LONDRES se met en rapport avec Maître Moro-Giafferi, l'avocat qui sauva la tête d'Eugène DIEUDONNE. Ensemble, ils tentent de faire rouvrir la procédure. Ils essaient en vain de trouver des éléments nouveaux, non encore évoqués au procès. Toute piste exploitée ou évoquée, lors de la première instruction, ne pourra en aucun cas être considérée comme nouvelle par la suite. Ainsi, tous les éléments, ignorés par la police ou par le juge d'instruction mais évoqués dans le dossier se révèlent inutilisables.

Il semble bien que la révision du procès en vue d'une réhabilitation se heurte à une fin de non- recevoir.

Le gouverneur Chanel fait sortir Eugène DIEUDONNE des geôles du Salut et lui confie un travail de menuisier sur le continent. Le prisonnier dispose à présent d'une case indépendante qu'il réintègre sa journée achevée. Il jouit donc d'un régime de détention assoupli et circule grâce à un laisser-passer, à peu près librement dans Cayenne, sous serment prêté au gouverneur de ne pas tenter de s'évader.

Dans le même temps, en France, des milliers de personnes se mobilisent en vue de l'obtention de la grâce du célèbre prisonnier. Il bénéficie, à présent, d'un fort courant de sympathie de l'opinion publique, auquel s'ajoute la bienveillance du directeur de l'administration pénitentiaire, du gouverneur Chanel, d'un comité de soutien réunissant des centaines de signatures, ainsi que celui de la presse parisienne et nationale.

Le gouvernement s'interroge et au ministère de la justice, on finit, le 8 octobre 1926, par prendre une décision: le condamné Dieudonné Camille Eugène, matricule 41143, sera libérable le 30 juillet 1929.

Cette grâce ramène sa peine initiale à 5 ans, il en a accompli 15, mais par le jeu complexe des savants calculs administratifs, il lui reste encore deux ans neuf mois et vingt trois jours à tirer.
Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 28/11/2010, 02:54
Message #89
Tellement persuadé par ses amis, que l'obtention de la liberté ne serait qu'une pure formalité, l'annonce de cette nouvelle l'assomme totalement.

Pourquoi deux ans et demi de réclusion supplémentaire ?

Ou il est coupable et purge sa peine à vie ou il a convaincu la justice de son innocence et il est libre !

Que veut donc dire cette demi-mesure ?

Il est à bout de force, c'est plus qu'il n'en peut supporter.

Il décide alors de tenter une troisième évasion.

Et la parole donnée au gouverneur Chanel ?

Rappelé en France voici quelques mois, Chanel, avant de partir, a souhaité à Eugène DIEUDONNE courage et patience, lui promettant de le défendre en haut lieu. A Paris, le ministre se charge de lui faire comprendre que cette affaire ne relève plus de sa compétence et qu'il outrepasse ses prérogatives. Ce n'est plus qu'en simple citoyen que l'ex-gouverneur défend la cause de son protégé.

Eugène DIEUDONNE se sent libéré de son serment et considère qu'il ne doit plus rien à personne. S'il reste encore en Guyane il a le sentiment qu'il va y laisser sa vie. Il veut retourner chez lui. Il veut revoir sa femme, s'expliquer avec elle. Il veut revoir son fils, maintenant devenu un jeune homme. Il veut pouvoir se recueillir sur la tombe de sa mère aperçue, la dernière fois, perdue dans la foule des familles sur le quai de Saint-Martin en Ré, au départ de la chaîne des forçats. Elle ne l'aura pas revu ; morte de l'avoir trop attendu, morte de chagrin, de désespoir. Il ne peut plus supporter de vivre dans ce milieu, même en bénéficiant d'une détention adoucie, il ne veut plus s'accommoder de la tolérance des uns et de la pitié des autres, sa décision est irrévocable. Il réussira sa prochaine évasion ou il mourra, il en fait le serment.
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 28/11/2010, 04:29
Message #90
LA BELLE


Le problème pour les candidats à l'évasion n'est pas tellement de tromper la vigilance des surveillants, somme toute assez relâchée ; pas besoin de coller aux détenus, avec des gardiens comme l'océan et la jungle. Du côté de la forêt vierge, rien à espérer. Des histoires terribles courent chez les prisonniers à propos de multiples tentatives d'évasion se soldant toutes par des morts ou des disparitions. Par la mer, en revanche, une expédition bien préparée, avec un bon passeur, a toutes les chances de réussir et l'on peut dans ce cas espérer atteindre le Brésil ou le Vénézuela. Ce dernier est la véritable terre promise du bagnard, car il n'existe pas d'accord d'extradition entre la France et ce pays. Son gros inconvénient reste qu'il est séparé de la Guyane Française par ses homologues anglais et hollandais. Le Brésil est beaucoup plus accessible, mais si un forçat y est pris, il risque fort d'être rendu aux autorités françaises suite à un refus de sa demande d'asile étudiée avec une attention toute diplomatique. Le jeu en vaut néanmoins la chandelle. A Cayenne, située au Sud-Est de la colonie, la destination la plus volontiers choisie est le Brésil. Le nerf de la guerre est ici, comme ailleurs, l'argent qui ouvre toutes les portes et délie toutes les consciences.

Eugène DIEUDONNE avait préparé sa prochaine libération en remplissant des malles de souvenirs, coffrets en bois précieux, tissages locaux, cannes réalisées en vertèbre de requin, marqueteries de paille, tableaux en plumes d'oiseaux, etc. Tous ces objets réalisés par des forçats et vendus quelques sous pour constituer le pécule que chacun amasse en vue d'une évasion potentielle. Il destinait cet ensemble hétéroclite à ses amis de France, les fidèles qui ne l'avaient jamais laissé tomber, ceux qui n'avaient cessé de croire en lui, malgré l'usure du temps. En quelques jours, il se débarrasse de son "trésor" en le vendant à un négociant en ville. Les quelques dizaines de francs qu'il en tire, viennent rejoindre dans le plan les économies amassées sou après sou, en réalisant, au-delà des heures de travail imposées, des petits meubles vendus aux colons ou aux surveillants (le plan était un petit fourreau, le plus souvent métallique, d'une dizaine de centimètres, pouvant contenir pièces, billets de banque ou petit matériel d'évasion [lames pour scies à métaux] que les forçats s'introduisaient dans le rectum afin de le soustraire à la fouille).

Photos: Dessin de forçats et plans:
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 07/12/2010, 19:09
Message #91
Un soir, après l'heure légale du couvre-feu à laquelle les bagnards sont astreints, la silhouette d'Eugène DIEUDONNE se faufile entre les baraquements louches du quartier du canal, véritable boulevard du crime de Cayenne où se dressent de misérables baraquements occupés par des assommoirs fréquentés par tout ce que la colonie compte de miséreux, de réprouvés et de malchanceux. Il se dirige vers la taverne d'un Chinois censé organiser des évasions. Après s'être isolé avec le tenancier, les négociations s'engagent... -Combien pour aller jusqu'à l'Oyapok ? -Trois milles plus deux cents pour les vivres et cent pour moi, six passagers maximum. -Le bateleur est sûr ? -J'en réponds, si tu acceptes, il sera ici demain à la même heure.

En Guyane, impossible de s'évader avec les hommes de son choix, il faut, coûte que coûte, s'entendre avec ceux physiquement et pécuniairement prêts à la belle.

Le lendemain, Eugène DIEUDONNE s'emploie à constituer sa troupe et le hasard ne faisant pas trop mal les choses, le groupe est relativement bien fréquenté: Menoeil (un borgne au large sourire, autrefois agriculteur, condamné pour crime passionnel), Deverrer (ami du précédent), Vernet (intelligent, instruit, ancien comptable indélicat), Brinot (boucher de profession) et Jean-Marie Le Breton (innocent du meurtre de sa fiancée et harcelé jour et nuit, par son gardien, durant la garde à vue, il finit par étrangler ce dernier). Eugène DIEUDONNE connaît particulièrement bien Jean-Marie Le Breton à qui il a appris son métier. Tous sont, à part Eugène DIEUDONNE, condamnés à perpétuité.

L'équipe constituée, l'affaire est conclue dans l'estaminet du Chinois et rendez-vous est pris pour le grand départ, en fin d'après-midi, le 6 décembre 1926, à la pointe de la crique Fouillée, au bord de la rivière Maluri, au Sud-Est de Cayenne.

Avant-dernière photo: la crique Fouillée.
Dernière photo: les baraquements du bagne de Cayenne.
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 07/12/2010, 21:02
Message #92
Le jour convenu, comme si de rien n'était, Eugène DIEUDONNE quitte sa case vers 17 heures. En traversant la ville, il rencontre maître Darnal, l"avocat, qui lui demande à quel moment il pourra venir accomplir chez lui un petit travail. Bientôt, bientôt... répond Eugène DIEUDONNE le coeur en fête.
Chemin faisant, il croise également un gardien qui tapote de l'index le verre de sa montre d'un air entendu. En effet, l'heure du couvre-feu est proche. En le regardant s'éloigner, Eugène DIEUDONNE se retient de lui crier adieu.
Après deux heures et demie de marche à travers la brousse, il arrive, à la nuit largement tombée, au bord de la crique où l'attendent ses compagnons et la précieuse caisse à outils dont il n'a pu se résoudre à se séparer et qu'il a discrètement acheminée sur les lieux, la nuit précédente. Vers minuit une pirogue glisse en silence sur les eaux glauques et croupies du Mahuri, bientôt suivie d'une autre. Le Chinois saute de la première et leur présente Akoupa, le convoyeur. C'est un grand noir bien bâti, à l'énorme sourire. Il s'agit maintenant de payer. Le boucher s'éloigne un peu pour aller retirer sa quote-part du plan car il n'a rien préparé. Chacun compte et recompte son argent avant de payer. Certains ont vendu leur pain pendant des années, pour rassembler la somme. C'est difficile de se séparer de cet argent-là. Les 3000 francs sont à présent versés au Chinois qui lui aussi se met à compter et à recompter. L'opération dure une éternité. Enfin, ils embarquent dans une grande pirogue de 7 m environ, munie d'un mât mobile et de sa voile. Les sept hommes pagaient en silence, le coeur étreint et la gorge nouée par l'excitation et l'angoisse conjuguées. L'embarcation se dirige vers la mer éloignée d'une trentaine de kilomètres, longeant la forêt vierge dans la nuit tropicale.

Au détour d'une courbe de la rivière, une nuée de moustiques les assaille, ils forment un véritable brouillard autour d'eux, empêchant de voir à deux mètres. Les centaines de piqûres qu'ils subissent leur font endurer les pires souffrances. Le passeur leur livre sa technique. Il faut se caresser en permanence la figure et les mains afin de réduire les insectes en une sorte de pommade censée agir comme bouclier protecteur contre les millions d'agresseurs. Ils en écrasent ainsi pendant neuf heures, en silence, sans une plainte car sur l'eau les voix portent énormément et peuvent donner l'alerte aux chasseurs d'hommes. Mieux vaut éviter ces individus, car la prime allouée par l'administration pénitentiaire à qui ramène un évadé, est la même, que le fugitif soit mort ou vif. Ils savent bien que le ventre des adeptes de la belle recèle le précieux plan, la tentation est alors grande de vérifier le contenu du coffre-fort d'un coup de couteau avant de ramener aux autorités la tête des malheureux comme preuve de leur capture.

Photos: pirogues aux environs de Cayenne, entre autres:
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
Image attachée
Image attachée

Image attachée

 

Image(s) jointe(s)
Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 08/12/2010, 00:30
Message #93
Petit à petit la crique s'élargit, les moustiques se raréfient, c'est la mer. Tout le monde se lève et s'embrasse, on se met suivant ses convictions à chanter ou à prier. On rit, on entrevoit le bonheur, on fait des projets. Brinot va leur montrer, à ces Brésiliens, ce qu'est un vrai louchebem de La Villette. Menoeil essuie une larme. Jean-Marie Le Breton, superstitieux, invoque les bons auspices de la Vierge. Eugène DIEUDONNE se voit déjà établi menuisier au Brésil, entouré de Louise et Jeannot.

Au petit matin, on pouvait observer, au milieu de l'estuaire du fleuve, s'engageant résolument vers l'océan, une petite pirogue dans laquelle six hommes heureux, dont l'évasion devait à présent avoir été constatée à Cayenne, entonnaient à pleine voix le chant de la belle.

La Loire quitte la Palice / Maintenant c'est bien fini, / On s'en va vers le Maroni / Où les requins font la police, / On est sans nom, on est plus rien / La loi nous chasse de la ville / On est plus qu'un bateau de chiens / Que l'on mène crever dans une île / Mais lorsqu'apparaît la belle / La faim, la lèpre, le cachot, / Le coup de poing des pays chauds / Rien ne sera trop beau pour elle. / Pour la liberté, les requins / Croqueront notre chair de coquin / Et dans la forêt solennelle / Où la mort sonne à chaque pas / Même lorsque tu ne viens pas / C'est toi qu'on adore, la belle.

Dernière photo: l'estuaire de Cayenne:
Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 08/12/2010, 01:55
Message #94
Mais la barre est proche et les esprits se concentrent sur ce nouvel obstacle (la barre est un déferlement constant et violent, près de certaines côtes, lorsque la houle se brise sur les hauts fonds, occasionnant une crête difficile à franchir pour les petites embarcations).

Akoupa est un pêcheur de rivière et n'a pas tellement l'habitude de ces conditions de navigation. Il entre dans la barre de plein fouet, obligeant les évadés à pagayer comme des enragés. Une fois, deux fois, la frêle pirogue est refoulée par le tumulte des eaux ; néanmoins à la troisième tentative, l'obstacle est franchi. Les dégâts sont importants et l'embarcation est remplie d'eau, il faut écoper. Les provisions sont gâtées, les pagaies ont été emportées, il n'y en a pas de rechange.
Le jour s'est levé, la voile est hissée, et les petites îles Père et Mère sont en vue mais le vent tombe et ils sont forcés d'ancrer. Malheureusement, l'effet de la marée montante fait lâcher l'ancre et, irrésistiblement, le bateau recule faisant perdre mètre par mètre le chemin si chèrement conquis durant la nuit. Rien n'y fait. Eugène DIEUDONNE attache rapidement sa presse d'établi à une corde et la mouille. La tension est trop forte et la corde casse. La pirogue recule inexorablement, les forçats contre-pagaient avec l'énergie du désespoir, à l'aide de tout ce qui leur tombe sous la main, qui avec une casserole, qui avec une planche. Eugène DIEUDONNE utilise même son rabot, mais rien n'y fait, le bateau le soir tombé, s'échoue sur la vase. C'est l'accablement, le vieux borgne tente pourtant de regonfler le moral de l'équipage en chantant. Le lendemain à l'aube, armés des bancs arrachés à l'embarcation, en guise de rames, ils attendent les effets de la marée, dont ils escomptent l'action sur le renflouage de la barque. Trois heures durant, ils restent à la même position, empêchant simplement la pirogue de reculer davantage.
Soudain, la brise se lève, le bateau avance. L'énergie des hommes est décuplée. Les îlots Père et Mère sont à nouveau doublés et s'estompent même à l'horizon, mais aussi soudainement qu'il était venu, le vent retombe et le canot est de nouveau drossé à la côte. Tous se remettent à la rame, mais la mer est la plus forte et ils se retrouvent échoués une nouvelle fois sur les hauts fonds vaseux. C'est ainsi qu'ils passent leur deuxième nuit, puis tout le jour suivant, sans avoir réussi à se dégager.
La troisième nuit le vent se lève, fort, très fort. La chaloupe littéralement arrachée à son banc de vase, glisse parallèlement à la côte ; elle va si vite, que les hommes voient défiler la ligne des palétuviers comme un rideau ininterrompu. Tout à coup, la barque racle et s'immobilise apparemment sans raison, au beau milieu des flots. Elle a touché une crête de cette damnée vase, qui forme sous la surface de l'eau un relief en montagnes russes. La marée se retirant, ils se retrouvent perchés quasiment en équilibre, au sommet d'une colline, au milieu d'un immense champ gris.

Photos: les îlets Père et Mère:
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 08/12/2010, 02:58
Message #95
Akoupa n'est guère encourageant et annonce que la situation peut perdurer jusqu'aux prochaines grandes marées, dans une dizaine de jours. Les hommes gardent le silence. Eugène DIEUDONNE tente de les réconforter, racontant l'accident survenu aux mineurs de Courrières, bloqués 17 jours au fond, avant d'être sauvés.

Une solution semble toutefois se profiler. A environ 200 mètres de la pirogue, une sorte de chenal est encore rempli d'eau.

Peut-être qu'en y hâlant le bateau ?..

Ils sortent du canot et s'engagent alors dans l'élément gluant et répugnant, avec une énergie inouïe. Centimètre par centimètre, ils tirent, traînent et poussent l'embarcation en direction de la mare, enfoncés jusqu'à la taille, progressant jambes écartées pour ne pas être aspirés, le torse en avant, sous un soleil implacable, ahanant sous l'effort au cri de: Hooo ! hisse ! Hooo hisse garçons ! Hooo ! hisse ! Hooo hisse ! Hardi pour le Brésil ! (L'homme qui s'évada, Albert LONDRES, éd. de France, 1928).

Après deux heures de ce travail exténuant, la partie est gagnée, la barre flotte sur la grosse flaque. Ils sont anéantis et monstrueusement sales, la gangue de boue qui sèche sur leurs corps craquelle, ils n'ont plus rien à boire ni à manger mais sont encore pleins d'espoir.
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 21/12/2010, 03:14
Message #96
La quatrième nuit ramène la mer. La pirogue se remet péniblement à flot et avance lentement vers le large sous l'effort des hommes. Elle racle bien de temps à autre sur les hauts fonds, mais la confiance renaît. Une rumeur énorme s'approche, suivie immédiatement de la vision d'un grand mur blanc. C'est la barre qu'il faut re-franchir. Mais une erreur de gouvernail d'Akoupa et le bateau ne répond plus. Une vague le remplit, une autre le retourne, c'est fini l'embarcation coule. Les hommes précipités à l'eau se débattent, il faut soutenir Vernet et Deverrer qui ne savent pas nager. On se cramponne comme on peut à tout ce qui flotte, caisses, et débris divers, au milieu des cris des hommes et du grondement de la mer. Eugène DIEUDONNE racontera plus tard que sa malle passant à sa portée, il s'y cramponnera tel un avare, en songeant à l'étrangeté de l'instinct de propriété. Il est bientôt contraint de l'abandonner, car lestée par l'eau elle se met à couler.

Tant bien que mal, dispersés par les courants, ils se rapprochent de la côte, jusqu'à toucher du ventre l'immense étendue de vase. Les hommes progressent alors lentement, tantôt rampant, tantôt marchant les jambes écartées, enfoncés jusqu'à mi-cuisses dans la gadoue qui impose un effort énorme à chaque mètre. Ils lancent de loin en loin des hô hô ! Afin de ne pas trop s'éloigner les uns des autres et mettent des heures à atteindre le rivage. Le petit matin les trouve, sous un ciel bas et une pluie froide, épuisés, grelottants et désespérés, sur cette grève inhospitalière, à 40 kilomètres de leur point de départ. Il faut nécessairement retourner sur Cayenne afin de remettre une expédition sur pieds.
D'ici rien n'est possible. Ils ont tout perdu, alors qu'ils se félicitent d'être vivants. Quelqu'un fait remarquer l'absence de Vernet le petit comptable. Une faible voix fait écho aux appels répétés des rescapés. A près de 800 mètres du rivage, à demi enlisé, agrippé à un tronc d'arbre, Vernet agite faiblement la main. Les naufragés l'encouragent. Eugène DIEUDONNE et Jean-Marie s'engagent dans la boue qui les happe aussitôt mais la mer remonte. Seules la tête et les épaules du malheureux émergent encore, les cris se raréfient et bientôt il n'y a plus que deux mains qui s'agitent et se crispent, puis plus rien... que cinq hommes désespérés de n'avoir rien pu faire, cinq hommes faits de sacs et de cordes, des rebuts de la société, des parias, pleurant comme des gosses la disparition d'un des leurs.
Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 31/01/2011, 02:59
Message #97
Une lente progression vers Cayenne commence alors. Il faut faire des kilomètres de détours, pour éviter les petites criques qui ponctuent la côte jusqu'aux rives du Mahuri. Plus un mot n'est échangé, l'abattement et l'épuisement ont fait place à l'enthousiasme des jours précédents.
Eugène DIEUDONNE grelotte, il a la fièvre, ses compagnons d'infortune l'aident du mieux qu'ils peuvent.

Il faut encore traverser le fleuve dont l'immense estuaire fait, à son embouchure, plusieurs kilomètres de large. Ils construisent un radeau sommaire et croisent, à mi-parcours, une pirogue occupée par deux noirs qui ne veulent se charger que d'Akoupa. Les évadés restent seuls au milieu du grand fleuve sur le radeau qui se disloque et s'enfonce progressivement sous leurs poids. Ils ont de l'eau jusqu'à la taille, puis aux épaules, bientôt seules leurs têtes émergent. La tentation d'en finir effleure Eugène DIEUDONNE qui se laisse volontairement couler, l'ami Jean-Marie lui sort la tête de l'eau en le saisissant par les cheveux.

Ayant bu toute l'eau qu'il pouvait absorber, le radeau ou du moins ce qu'il en reste, cesse de s'enfoncer, les évadés ne craignent plus que l'engourdissement, les requins et les marsouins qui par jeu risqueraient de les noyer. Une nuit encore se passe ainsi. A l'aube, n'étant plus qu'à un kilomètre de la rive, ils trouvent encore l'énergie de tenter de s'y rendre à la nage mais un courant contraire les épuise, ils font du sur-place. Un pêcheur indien, depuis son canot, les aperçoit et les ramène sur la terre ferme, contre promesse de 50 francs. Ici comme ailleurs, rien n'est gratuit !
Image(s) jointe(s)
Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 09/02/2011, 03:08
Message #98
Ils peuvent enfin boire, manger, et souffler un peu.

A bout de force, les hommes s'écroulent et dorment comme des brutes 48 heures d'affilée. Pour se nourrir les jours suivants, ils observent les singes et mangent ce qu'ils mangent. Ils se repèrent à la mousse des arbres et aux étoiles et atteignent les abords de Cayenne, restant à couvert dans la jungle.

Afin d'augmenter leurs chances d'échapper aux chasseurs d'hommes, les rescapés se séparent, convenant d'un point de ralliement quotidien. Menoeil, Deverrer et Brinot s'en vont de leur côté, Le Breton et Eugène DIEUDONNE du leur.

Un soir, seuls Eugène DIEUDONNE et Jean-Marie Le Breton sont au rendez-vous.

Ils apprendront plus tard que les autres se sont fait prendre et reconduire au bagne et qu'ils ont eu la vie sauve en échange du restant de leurs maigres économies.

Ils rencontrent une vieille femme devant son carbet (aux Antilles et en Guyane française, une hutte sans mur servant d'abri). Emue par le récit de leur équipée, la bonne vieille les nourrit et leur offre l'hospitalité l'espace d'une nuit, sans demander aucune contrepartie ; elle leur indiquera même une cachette sûre dans la jungle et les mettra bientôt en contact avec des gens de confiance (mais en existe-t-il ?) pour leur venir en aide. Le lendemain, en effet, deux individus en guenilles se présentent à eux. L'un s'appelle Robichon dit Pirate, ancien maître de danse, assassin de son giton, l'autre se nomme Blaise, dit Jambe-en-Laine, c'est un ancien colporteur condamné au bagne pour contrebande. Ce sont des libérés doubleurs et interdits de séjour. Ils se proposent de les ravitailler et de se mettre en quête, pour eux, d'un nouveau passeur. Les évadés n'ont guère d'autres choix que de leur faire confiance. Les deux compères leur font payer très cher les provisions qu'ils leur apportent et le prix de leur silence.

Photos: carbets guyanais:
Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 20/02/2011, 04:52
Message #99
Grâce aux affirmations de Menoeil, Deverrer et Brinot lors de leur capture, selon lesquelles Eugène DIEUDONNE et Le Breton étaient morts dans les vasières avec Vernet, les recherches avaient cessé.

Les journaux de Paris s'étaient emparés de la nouvelle, et Albert LONDRES dénonça, une fois de plus, un système où l'on poussait un homme au désespoir et à la mort, alors qu'il eût été si simple et si humain de le gracier puisqu'à l'évidence, il était innocent.

Pirate et Jambe-en-Laine profitent honteusement de la situation en réclamant toujours plus d'argent, menaçant de "ressusciter" les fugitifs.

Ce manège dure ainsi un mois entier, pendant lequel Le Breton et Eugène DIEUDONNE vivent dans une sorte de tanière connue d'eux seuls qu'ils ont confectionné dans les hautes branches d'un arbre.

Un jour, néanmoins, les malandrins leur présentent un pêcheur noir, favorisant à l'occasion des évasions. Il se fait appeler Strong Devil. On s'entend sur le prix et le lendemain présentation est faite du futur équipage.

Les quatre nouveaux candidats à l'évasion s'appellent Dunoyer, Nice, Le Calabrais et un autre dont personne ne sut jamais le nom.
Tous sont des assassins ou des meurtriers, mais quoi: à la belle comme à la belle.

Outre son passage, Eugène DIEUDONNE règle celui de Le Breton qui n'a plus un sou. Dans l'attente du grand départ, ils retournent dans la forêt à l'abri de leur arbre.

En pleins préparatifs, ils se font surprendre par un Algérien relégué, qui, manifestement, connaît leur repaire. Ils tentent de fuir, mais sont bientôt rassurés par les gestes apaisants du nouveau venu.

Pirate et Jambe-en-Laine vous ont vendus, mais vous n'avez rien à craindre de nous ; toi Dieudonné tu te souviens d'Azzoug, c'était un marabout pour les forçats musulmans, il était en train de se noyer un jour aux îles du Salut, et toi tu l'as sauvé. Alors nous, les Arabes, nous ne dirons pas où vous êtes. Je suis venu vous prévenir, nous allons détourner les recherches, et protégerons votre fuite.
Miniature(s) jointe(s)
Image attachée
Image attachée
 

Image(s) jointe(s)
Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post

Alayn

Groupe: Modérateur
Lieu : Creuse

* 14/03/2011, 04:12
Message #100
Après 36 jours d'évasion, les fugitifs n'ont progressé que de quelques centaines de mètres avec la bénédiction des musulmans de la colonie.

Eugène DIEUDONNE et Jean-Marie Le Breton vont pouvoir enfin partir sur la pirogue de Strong Devil.

Au moment de l'embarquement, le passeur solennellement, écartant le bras pour jurer, déclare: Por mouché diable la Sainte-Cécile (c'est le nom de la pirogue) nous conduira à l'Oyapock. Il est 23 heures, ce 11 janvier 1927, lorsque l'embarcation, cette fois pourvue de pagaies de rechange, de deux chaînes d'ancres, de cordes neuves, d'un réchaud et d'abondantes provisions, s'éloigne du rivage.

Le lendemain matin, de vigoureux coups de rames et la technique éprouvée du passeur permettent de franchir la terrible barre sans encombre. Encore un effort et ils atteignent le site même de leur naufrage. Il n'en reste rien, la vase a tout avalé. Eugène DIEUDONNE songe gravement au pauvre Vernet sur le tombeau duquel ils sont en train de passer. Strong Devil leur explique: Acoupa, vilain singe, marin des savanes, avec Strong Devil, rien à craindre.

Un soir, au large d'une anse accueillante, Strong Devil évoque l'histoire de la crique des déportés. En ce lieu, autrefois, des entrepreneurs d'évasions comme lui, sous prétexte de besoin d'eau, débarquaient les forçats et les massacraient pour les voler.

Eugène DIEUDONNE, pas très rassuré, a entendu maints récits analogues. Il se demande si leur guide ne songe pas à leur réserver le même sort. Ses craintes se révèlent sans fondements. Après avoir subi les caprices du mauvais temps, au bout de six jours de mer, les voilà face à la montagne d'Argent.

Eugène DIEUDONNE songe à son enfance, lorsque sa mère lui confiait quelques sous pour aller acheter à l'épicerie du café de la Montagne d'Argent, le meilleur selon elle. Il a devant lui l'image du paquet.

Le vent étant tombé, il faut pagayer toute la journée et c'est le Cap Orange, l'embouchure de l'Oyapock, le Brésil.

Photos: l'Oyapock:
Image(s) jointe(s)
Image attachée Image attachée Image attachée
 



"La liberté des autres étend la mienne à l'infini" (Michel BAKOUNINE)
Go to the top of the page
+Quote Post


7 Pages V  « < 3 4 5 6 7 >
Reply to this topicStart new topic
0 membre(s):

 

Voir le classement des sites les plus populaires
RSS Version bas débit Nous sommes le : 19/08/2017 - 19:49