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Version complète: L'Entr'aide
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Alayn
De Pierre KROPOTKINE. 1897. Préface de Francis LAVEIX. (pour l'édition de 1979 aux Editions de L'Entr'aide.)


Extraits
de la 4ième de couverture:

[...] Bien que ce texte ait été écrit à la fin du XIX° siècle, il reste d'actualité. Toutefois il nous a paru utile de demander à notre camarade Francis LAVEIX d'écrire une préface, pour deux raisons. Il fallait situer cette oeuvre par rapport à son époque et aux théories opposées de Charles DARWIN, et montrer que le darwinisme social n'est plus reconnu de nos jours comme la seule explication de l'évolution des espèces mais que des scientifiques actuels poussent leurs recherches dans le sens préconisé par Pierre KROPOTKINE.

La loi de la jungle (idée qui découle de la fausse interprétation de la lutte pour l'existence), si souvent citée par les pouvoirs politiques et religieux comme inéluctable à la survie de toute espèce vivante, connaît des adversaires dont les arguments sont fondés et qui, nous l'espérons, arriveront à se faire entendre.

Photo: Pierre KROPOTKINE
Alayn
PREFACE


Le 24 novembre 1859, Charles DARWIN publiait son livre L'origine des espèces qui allait marquer profondément l'histoire des sciences biologiques ; mais bien plus que cela, ce fut un évènement très important pour ses répercussions dans la pensée religieuse, philosophique et par là politique. En débloquant une situation, immobilisée depuis des siècles, ce texte permit la création d'une ouverture dans la réflexion philosophique ainsi que dans les théories politiques. La publication de ce livre correspondait à l'aboutissement de nombreux travaux tels ceux de Carl Von LINNE ou de Louis Moreau de MAUPERTUIS qui, par leur contenu, ne faisaient qu'annoncer la théorie de Charles DARWIN. En fait, elle ne fit que formuler clairement des idées qui avaient pris naissance au cours du siècle précédent.

Photos: Charles DARWIN et côte à côte, Carl Von LINNE et Louis Moreau de MAUPERTUIS:
Alayn
A la suite de cette publication, de nombreuses réactions surgirent: celles de la bourgeoisie de l'époque qui craignait une désintégration des bases justificatrices de ses privilèges sociaux, mais aussi celles des milieux révolutionnaires qui fêtaient cet évènement comme un prélude à la reconnaissance de leurs propres idéaux. C'est pourquoi les idées de certains révolutionnaires coïncidèrent en partie avec la théorie darwiniste. Comme quelques militants marxisants, et plus particulièrement Karl MARX lui-même [Il existe encore une polémique se rapportant à la correspondance qui aurait été échangée entre Charles DARWIN et Karl MARX.], les anarchistes, avec Pierre KROPOTKINE et Elisée RECLUS, donnèrent leur adhésion à cette nouvelle théorie, mais formulèrent cependant un certain nombre de restrictions. Ce qui avait attiré les milieux révolutionnaires, c'était le fait que la justification religieuse des concepts politiques et des privilèges qui en découlaient, se trouvait alors mise en cause: les fondements mêmes du christianisme et les principes de base sur lesquels s'était établie la société bourgeoise étaient ébranlés et cela, non pas à la lumière d'une nouvelle théorie philosophique mais à l'aide d'une théorie scientifique. En fait, derrière cette opposition aux anciennes justifications de l'oppression, apparaissent de nouvelles justifications, non plus à bases religieuses ou philosophiques mais à bases scientifiques. Il n'y a là rien d'étonnant quand on sait combien la pensée de Charles DARWIN est marquée, malgré la rigueur de ses observations, par les thèses de Thomas Robert MALTHUS ainsi que par les conditions économiques et politiques de son époque. La théorie darwiniste devenait, dans une certaine mesure, le nouveau facteur d'intégration du politique.
[Jacques RUFFIE in De la biologie à la culture: "le modèle darwinien n'est que la traduction, sur le plan biologique, de la situation sociologique du début de l'ère industrielle". Et en reprenant une étude de Ludwig von BERTALANFFY (in Les problèmes de la vie), Jacques RUFFIE continue en affirmant que "l'utilitarisme biologique était conforme à l'idéologie régnante".

Photos: Karl MARX, Elisée RECLUS, Thomas Robert MALTHUS:
Alayn
Mais, rapidement, Pierre KROPOTKINE entrevit (à partir de sa connaissance approfondie de la zoologie et des nombreuses observations qu'il eut l'occasion de faire au cours de ses voyages) des "erreurs" ou du moins les interprétations douteuses de quelques darwinistes à propos de la "loi de la lutte réciproque". En 1883, ayant eu connaissance des écrits de Karl KESSLER, il entreprit des recherches sur un nouveau facteur d'évolution qui s'opposait à cette loi si chère aux milieux scientifiques de l'époque: celui de la coopération ou de l'entr'aide.

Photo: Pierre KROPOTKINE et son livre "La conquête du pain":
Alayn
A la fin du 19° siècle, il était difficile de trouver des travaux allant dans le sens de cette nouvelle recherche ; bien au contraire Pierre KROPOTKINE se trouvait face au développement de l'idée de lutte et de concurrence comme unique facteur de l'évolution. La publication du livre de Thomas HUXLEY (Struggle for existence and its bearing upon man - 1888) ne fit que renforcer cette thèse. En opposition à cela, Pierre KROPOTKINE continua ses recherches et se proposa de publier le plus rapidement possible (il lui fallut cependant près de sept ans pour le faire) les résultats de celles-ci. Ses connaissances et ses observations de la vie animale le portèrent à étudier tout d'abord l'entr'aide dans le règne animal. Il est très significatif que les quelques tentatives de recherche dans ce domaine, se soient bornées surtout à une étude touchant au sentiment d'amour ou de parenté entre les animaux et non pas de coopération au sens large du terme. En effet, longtemps les travaux furent réservés exclusivement au domaine de la recherche sur la concurrence et l'agressivité animales. Il est assez facile de faire le parallèle entre les travaux et les origines sociales des chercheurs s'en occupant. De par ses origines (bourgeoises - seules les personnes ayant un certain statut social ou rang dans la société avaient accès à la "science" et pouvaient alors développer des recherches), le chercheur était enclin à orienter ses travaux vers une justification de sa position sociale. Nous avons vu comment la théorie darwiniste, qui s'était opposée d'abord aux fondements de la société victorienne, a cependant vite remplacé la désuète justification religieuse, la seule auparavant, par une nouvelle justification biologique.

Photos: Thomas HUXLEY et Pierre KROPOTKINE:
Denis
Excellent ouvrage de Kropotkine (un des meilleurs pour moi !),
l'entraide est un complément, voire une extension indispensable au bouquin de Darwin
pour comprendre l'évolution des espèces !

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Des fourmis aux communes libres, c'est passionnant.

Ourf!
Alayn
Bonsoir ! Toutafé Denis et je me propose, au fur et à mesure, ici, de retranscrire intégralement ce "monument" qu'est "L'Entr'aide" de Pierre KROPOTKINE.

"L'Ethique" peut-être ensuite... (ourf !)

Amitiés Anarchistes !

[Mais nous n'en sommes pour l'instant qu'à la préface de Francis LAVEIX, libertaire creusois bien connu, membre entres autres de "Creuse-Citron" le journal de la Creuse libertaire]

(Il faut bien préciser qu'également, cette édition de "L'Entr'aide" avec cette préface de Francis LAVEIX est tout simplement collector !): quelques exemplaires sont encore trouvables, pour la modique somme de 5¤ à PUBLICO, la librairie de la Fédération Anarchiste à Paname (le bouquin fait 356 pages). www.publico.com

J'en avais quelques exemplaires sur ma table de presse anar, ils sont partis + vite que des petits pains ! Tu m'étonnes ! Tant c'est de la bombe livresque !
Alayn
Mais depuis quelques années, les idées générales évoluant, cela surtout dans le monde de la recherche scientifique, des travaux sur l'altruisme vont en se développant, ainsi ils vont élargir ce qu'avait entrepris Pierre KROPOTKINE voilà près d'un siècle.

Ces études apparaissent sous des formes très variées et prennent une place plus ou moins importante dans les recherches.
De "l'interattraction" [C'est l'attraction mutuelle entre congénères (terme utilisé par Etienne RABAUD).] avec tous les concepts coopératifs que cela entraîne, Etienne RABAUD fait de cette "appétition sociale" [Terme créé par M. WHEELER.] le fondement et le critère de tout phénomène social. D'autres, se rapprochant tout à fait de Pierre KROPOTKINE, n'hésitent pas à considérer que "l'entr'aide pour l'existence est une loi de la nature, au même titre que cette lutte pour la vie, élevée à tort par les darwinistes au rang de règle unique, implacable et universelle" [Robert TOCQUET in Meilleurs que les hommes: l'entr'aide dans le monde animal et végétal".]. Mais il reste, tout de même, des gens pour penser que les darwinistes (ce que ne leur prête-t-on pas !), ont poussé un peu trop loin leur hypothèse et qu'ils ont exagéré en établissant que la coopération est un facteur important en faveur de l'évolution des comportements et Philippe ROPARTZ déclare tout simplement que "les exemples de coopération sont très rares dans le règne animal" [Il continue par "l'entr'aide mutuelle ne s'observe que dans les fables de La Fontaine" in Les sociétés animales, article publié dans La biologie: les êtres vivants.]. On peut se demander alors à quoi ont servi ces nombreuses observations (de Pierre KROPOTKINE aux récents travaux d'éthologie) qui remplissent des centaines de pages sinon des milliers. Le manque de rigueur scientifique et la mauvaise foi évidente n'appellent même pas une réponse, bien que ce livre de Pierre KROPOTKINE en soit une avant l'heure !
Alayn
Revenons à l'étude de Pierre KROPOTKINE. Celle-ci se trouve évidemment limitée de par le développement des sciences à son époque ; et les quelques erreurs et assimilations rapides au niveau des comportements dans certaines sociétés animales sont grandement excusables du fait de son ignorance (et pour cause) de l'éthologie et de la génétique, plus particulièrement de la génétique des populations. Aujourd'hui, la distinction entre les sociétés d'insectes et les sociétés de primates (et bien entendu les sociétés humaines) doit être faite. En effet, aux sociétés d'insectes basées sur des structures organiques, liées essentiellement à des comportements innés s'opposent les sociétés de primates (et surtout humaines) qui sont basées sur des structures presque entièrement culturelles, liées ici à des comportements acquis ; aussi les relations altruistes observées dans les différentes sociétés d'invertébrés et de vertébrés ne doivent absolument pas être mises sur le même plan, et parfois même dans certains cas, doivent être clairement dissociées les unes des autres si nous ne voulons pas tomber dans un anthropomorphisme qui, loin de nous aider, ne ferait qu'enliser une recherche déjà difficile. Et c'est aujourd'hui grâce à l'éthologie et à la génétique des populations, que les relations altruistes aux différents niveaux de l'échelle animale, peuvent être remises à leur place et que l'on peut enfin essayer d'entrevoir clairement les rapports existants entre ces diverses formes d'entr'aide. A partir de récentes études [Article concernant l'évolution du comportement (étude de l'altruisme) publié dans la revue Pour la science (nov. 78).], il sera peut-être possible de mieux comprendre les liens qui existent (s'ils existent !) entre ces différentes formes d'un même comportement aux bases si variées. Toutefois, ce qui est important, ce n'est pas tellement la pensée inconditionnelle de l'entr'aide comme facteur sélectif de l'évolution mais plutôt cette tendance à accorder au comportement coopératif la place qui lui revient. Une fois que l'importance de ce facteur aura été reconnue, il sera toujours possible d'en discuter ; mais nous voyons facilement que ce qui primait avant tout, c'était de faire admettre sa reconnaissance dans le monde scientifique. Aujourd'hui il semble que cela soit fait au vu des diverses recherches entreprises à ce sujet. Il est admis que "le fonctionnement des unités sociales ne découle pas des seules relations agonistiques (conduites agressives, soumission,...) entre individus mais aussi d'échanges de nature multiple (relations parents-jeunes, rapports privilégiés,...)" [Robert A. HINDE (université de Cambridge - 1975) cité par GAUTIER dans un article: "Comportement social et adaptation" publié par La Recherche.]. Et peu à peu, des chercheurs sont arrivés à la considération que "la valeur explicative donnée à la compétition dans l'explication des phénomènes sociaux s'estompe à présent devant la description de comportements coopératifs et des avantages qui résultent de la vie en groupe" [idem.]. De là, rejoignant la pensée de Pierre KROPOTKINE qui faisait de l'entr'aide une règle fondamentale de l'éthique, Jacques RUFFIE considère que seul "l'altruisme planétaire peut sauver l'humanité du suicide collectif".[Jacques RUFFIE in De la biologie à la culture. Auparavant il pensait que "si l'éthique altruiste, aux lointaines origines biologiques, tend aujourd'hui à se développer culturellement pour prendre des dimensions mondiales, c'est qu'elle a toujours été porteuse d'un avantage sélectif croissant".]
Alayn
Et c'est d'après cette étude, d'un point de vue biologique, que Pierre KROPOTKINE se transformera en anthropologue puis en historien pour essayer de rechercher l'influence du comportement coopératif vis-à-vis de l'évolution de l'homme. Quittant le terrain du monde animal, il passera au monde humain, des hommes primitifs jusqu'à ses contemporains, et analysera les différentes formes que revêt la relation coopérative. Ses analyses initiales trouvent maintenant confirmation: si la structure sociale avantage l'animal, il en est de même pour l'homme ; et on considère communément que "la forme spécifique de son groupement (de l'homme), qui a entraîné toutes les conséquences sociologiques, est celle que nous lui connaissons encore, là où les conditions de départ sont restées actuelles" [André LEROI-GOURHAN in Le geste et la parole: technique et langage.]. Cela n'empêche pas André LEROI-GOURHAN de développer plus loin la thèse de nombreuses guerres en ces temps anciens, qui loin d'être absolument démontrée, tend à être affaiblie par un certain nombre de faits relevés par les anthropologues et les ethnologues. D'ailleurs ceux-ci laissent à penser que la relation d'entr'aide avait sa place dans les sociétés primitives et qu'elle n'était pas forcément la moins importante. De toute façon, le manque de travaux approfondis laisse une marge très grande à l'erreur et par conséquent il devient difficile d'établir une règle de ce qui n'est à l'heure actuelle qu'une succession d'observations. Loin de simplifier la tâche, le phénomène culturel, créant et modelant la société, il est de plus en plus complexe de déterminer la valeur initiale des processus sélectifs. Ce qui est intéressant de comprendre, c'est le mécanisme de base de l'entr'aide ; à la fin du 19° siècle, les données et les méthodes scientifiques étant relativement restreintes, Pierre KROPOTKINE ne pût que se cantonner à une description plus qu'à une explication logique du mécanisme. Aujourd'hui la recherche portant sur l'influence de l'entr'aide doit dépasser une simple description pour aller vers une réelle compréhension du phénomène. De toute façon, contrairement aux travaux sur l'entr'aide dans le monde animal, nous nous trouvons face à un grand vide pour ce qui touche les études abordant le sujet au niveau de l'homme. Une sorte d'oubli et de boycott se développent envers ce genre de recherches et cela aussi bien de la part de personnes se réclamant d'idéologies de droite que de la pensée marxiste. Seuls quelques rares personnes se sentent attirées par ces recherches, comme le fut Pierre KROPOTKINE, tels les ethnologues Pierre CLASTRES ou Jean-William LAPIERRE.
[Pierre CLASTRES: La société contre l'Etat.
Jean-William LAPIERRE: Essai sur le fondement du pouvoir politique.]

Ceux-ci, élargissant le problème, ont essayé de comprendre les rapports qui existent entre les différentes relations sociales: ou bien le problème des relations simples d'altruisme, ou bien celui de l'émergence du pouvoir politique annihilant celles-ci. Seuls ces livres, avec quelques autres, nous offrent des travaux sérieux qui nous changent des quelques écrits de vulgarisation qui tiennent plus à un humanisme gentil qu'à une étude poussée.

Photos: Pierre CLASTRES et Jean-William LAPIERRE:
Alayn
Au-delà de tous ces problèmes, il y en a un autre que pose le livre de Pierre KROPOTKINE et cela sur un plan beaucoup plus général: c'est celui des rapports existant entre les idées politiques du chercheur et l'orientation de ses travaux, en quelque sorte l'association entre l'idéologie et les axes de recherche.
Pierre KROPOTKINE, en réaction aux travaux de son époque (qui ne pouvaient le satisfaire) s'engagea donc, poussé par ses convictions anarchistes, à prendre un chemin opposé et à ouvrir une voie sur de nouveaux horizons qui laissaient entrevoir l'entr'aide comme facteur sélectif de l'évolution. Loin de perdre de sa valeur, L'Entr'aide se révéla être une bonne documentation qui, pour la première fois, nous éclairait un monde peu connu ou ignoré. L'influence de l'idéologie sur les travaux d'un chercheur peut parfois présenter (comme c'est le cas pour Pierre KROPOTKINE) un intérêt certain à condition toutefois que la personne en soit consciente. Jean ROSTAND avait vu ce côté positif et il considérait qu'"un chercheur peut être prédisposé par ses croyances ou son idéologie à remarquer telle ou telle chose, à expérimenter dans tel ou tel sens, et ces prédispositions peuvent se montrer fécondes" et d'ajouter qu'"elles lui déroberont une portion de la réalité, mais qu'elles lui en livreront une autre" [Jean ROSTAND in Aux frontières du surhumain. Toutefois, il n'y a pas qu'un côté positif, il suffit de citer l'affaire Lyssenko (Biologie du développement des plantes et Agrobiologie génétique, sélection et production des semences de Trofim D. LYSSENKO) ou bien le problème de l'interprétation de la sociobiologie (Sociobiologie: the new synthesis de Edward O. WILSON) par certains zélateurs abusifs.]. Ceci se trouve tout à fait illustré par les problèmes que posait (et que pose encore !) l'étude des différents facteurs de la sélection naturelle développés dans la théorie de l'évolution de Charles DARWIN. Une série de chercheurs d'inspiration bourgeoise se tourna par conviction vers l'étude de l'agressivité et de la concurrence qui pouvait être une justification de leurs idéaux politiques tandis que Pierre KROPOTKINE se tourna vers l'étude de l'entr'aide qui elle aussi pouvait être une nouvelle justification à ses idéaux anarchistes. Dans un cas comme dans l'autre, avec toutes les restrictions qui doivent être faites, les travaux présentent d'un point de vue scientifique et souvent cela va bien au-delà, un intérêt profond pour la compréhension du comportement dans le monde du vivant.

Photos: Jean ROSTAND et Trofim D. LYSSENKO:
Alayn
Mais l'importance de l'analyse et des observations de Pierre KROPOTKINE fut surtout qu'elles étaient pratiquement les seules face aux innombrables publications adverses ; ces écrits, par le poids des descriptions précises et de la coordination de celles-ci, eurent un rôle non négligeable, et même si l'on admet qu'ils sont entachés de certaines erreurs et parfois de conclusions hâtives, cela n'enlève rien à leur valeur. Bien sûr, l'optimisme exagéré et les extrapolations non démontrées peuvent irriter mais il est bien facile de pardonner à ce savant qui tout au long de sa vie, chercha à imprégner de son idéal les gens qu'il côtoyait tout en gardant le plus grand désintéressement et une certaine rigueur scientifique. Cela sans oublier que L'Entr'aide est l'ancêtre des récentes recherches portant sur l'altruisme et ses mécanismes ; Pierre KROPOTKINE eut le mérite de mettre en valeur ce comportement si cher aux anarchistes et dans lequel ils mettent tant d'eux-mêmes. Aujourd'hui encore, tout porte à croire que Pierre KROPOTKINE avait raison et que son sens de l'observation allié à son intuition anarchiste l'avaient dirigé dans la bonne direction.
Remercions le de nous avoir ouvert cette recherche qui se trouve intimement liée aux convictions anarchistes.

Francis LAVEIX
Novembre 1978

Photo: Pierre KROPOTKINE:
Alayn
NOTE DU TRADUCTEUR


Quand, sur le conseil d'Elisée RECLUS, l'auteur nous proposa le titre de "l'Entr'aide", le mot nous surprit tout d'abord. A la réflexion il nous plut davantage. Le terme est bien formé et exprime l'idée développée dans ce volume. La loi de la nature dont traite le présent ouvrage n'avait pas encore été formulée aussi nettement. C'est un point de vue nouveau de la théorie darwinienne ; il n'était pas inutile de trouver un vocable clair et significatif.

L. B.

Photos: Pierre KROPOTKINE et Elisée RECLUS:
Alayn
INTRODUCTION


Deux aspects de la vie animale m'ont surtout frappé durant les voyages que je fis, étant jeune, dans la Sibérie orientale et la Mandchourie septentrionale. D'une part je voyais l'extrême rigueur de la lutte pour l'existence que la plupart des espèces d'animaux ont à soutenir dans ces régions contre une nature inclémente ; l'anéantissement périodique d'un nombre énorme d'existences, dû à des causes naturelles ; et conséquemment une pauvreté de la vie sur tout le vaste territoire que j'eus l'occasion d'observer.
D'autre part, même dans les quelques endroits où la vie animale abondait, je ne pus trouver -malgré mon désir de la reconnaître- cette lutte acharnée pour les moyens d'existence, entre animaux de la même espèce, que la plupart des darwinistes (quoique pas toujours Charles DARWIN lui-même) considéraient comme la principale caractéristique de la lutte pour la vie et le principal facteur de l'évolution.

Photos: carte de la Sibérie ; chiens laïkas de Sibérie orientale ; paysage de Sibérie orientale ; carte de la Mandchourie et portrait de Pierre KROPOTKINE jeune:
Alayn
Les terribles tourmentes de neige qui s'abattent sur le Nord de l'Eurasie à la fin de l'hiver et les verglas qui les suivent souvent ; les gelées et les tourmentes de neige qui reviennent chaque année dans la seconde moitié de mai, lorsque les arbres sont déjà tout en fleurs et que la vie pullule chez les insectes ; les gelées précoces et parfois les grosses chutes de neige en juillet et en août, détruisant par myriades les insectes, ainsi que les secondes couvées d'oiseaux dans les prairies ; les pluies torrentielles, dues aux moussons, qui tombent dans les régions plus tempérées en août et septembre, occasionnent dans les terres basses d'immenses inondations et transformant, sur les plateaux, des espaces aussi vastes que des états européens en marais et en fondrières ; enfin les grosses chutes de neige au commencement d'octobre, qui finissent par rendre un territoire aussi grand que la France et l'Allemagne absolument impraticable aux ruminants et les détruisent par milliers: voilà les conditions où je vis la vie animale se débattre dans l'Asie septentrionale. Cela me fit comprendre de bonne heure l'importance primordiale dans la nature de ce que Charles DARWIN décrivait comme "les obstacles naturels à la surmultiplication", en comparaison de la lutte pour les moyens d'existence entre individus de la même espèce, que l'on rencontre çà et là, dans certaines circonstances déterminées, mais qui est loin d'avoir la même portée. La rareté de la vie, la dépopulation -non la sur-population- étant le trait distinctif de cette immense partie du globe que nous appelons Asie septentrionale, je conçus dès lors des doutes sérieux (et mes études postérieures n'ont fait que les confirmer) touchant la réalité de cette terrible compétition pour la nourriture et pour la vie au sein de chaque espèce, article de foi pour la plupart des darwinistes. J'en arriverai ainsi à douter du rôle dominant que l'on prête à cette sorte de compétition dans l'évolution des nouvelles espèces.

Photos: soldats russes en Sibérie en 1904 et portrait de Charles DARWIN:
Alayn
D'un autre côté, partout où je trouvai la vie animale en abondance, comme, par exemple, sur les lacs, où des vingtaines d'espèces et des millions d'individus se réunissent pour élever leur progéniture ; dans les colonies de rongeurs ; dans les migrations d'oiseaux qui avaient lieu à cette époque le long de l'Oussouri dans des proportions vraiment "américaines" ; et particulièrement dans une migration de chevreuils dont je fus témoin, et où je vis des vingtaines de mille de ces animaux intelligents, venant d'un territoire immense où ils vivaient disséminés, fuir les grosses tourmentes de neige et se réunir pour traverser l'Amour à l'endroit le plus étroit - dans toutes ces scènes de la vie animale qui se déroulaient sous mes yeux, je vis l'entr'aide et l'appui mutuel pratiqués dans des proportions qui me donnèrent à penser que c'était là un trait de la plus haute importance pour le maintien de la vie, pour la conservation de chaque espèce, et pour son évolution ultérieure.

Photos: Paysage enneigé de Sibérie ; oiseaux au bord de l'Oussouri et les 3 dernières des vues du fleuve Amour:
Alayn
Enfin, je vis parmi les chevaux et les bestiaux à demi sauvages de la Transbaïkalie, parmi tous les ruminants sauvages, parmi les écureuils, etc., que, lorsque les animaux ont à lutter contre la rareté des vivres, à la suite d'une des causes que je viens de mentionner, tous les individus de l'espèce qui ont subi cette calamité sortent de l'épreuve tellement amoindris en vigueur et en santé qu'aucune évolution progressive de l'espèce ne saurait être fondée sur ces périodes d'âpre compétition.

Photos: Carte de la situation de la Transbaïkalie en Russie (partie rouge) ; chevaux iakoutes ; planche de la BD "Taïga Rouge" de PERRIOT et MALHERBE se passant en 1920 en Transbaïkalie et paysages de Transbaïkalie:
Alayn
Aussi, lorsque plus tard mon attention fut attirée sur les rapports entre le darwinisme et la sociologie, je ne me trouvai d'accord avec aucun des ouvrages qui furent écrits sur cet important sujet. Tous s'efforçaient de prouver que l'homme, grâce à sa haute intelligence et à ses connaissances, pouvait modérer l'âpreté de la lutte pour la vie entre les hommes ; mais ils reconnaissaient aussi que la lutte pour les moyens d'existence de tout animal contre ses congénères, et de tout homme contre tous les autres hommes, était "une loi de la nature". Je ne pouvais accepter cette opinion, parce que j'étais persuadé qu'admettre une impitoyable guerre pour la vie, au sein de chaque espèce, et voir dans cette guerre une condition de progrès, c'était avancer non seulement une affirmation sans preuve, mais n'ayant pas même l'appui de l'observation directe.
Alayn
Au contraire, une conférence "Sur la loi d'aide mutuelle" faite à un congrès de naturalistes russes, en janvier 1880, par le professeur Karl KESSLER, zoologiste bien connu (alors doyen de l'Université de Saint-Pétersbourg), me frappa comme jetant une lumière nouvelle sur tout ce sujet. L'idée de Karl KESSLER était que, à côté de la loi de la Lutte réciproque, il y a dans la nature la loi de l'Aide réciproque, qui est beaucoup plus importante pour le succès de la lutte pour la vie, et surtout pour l'évolution progressive des espèces. Cette hypothèse, qui en réalité n'était que le développement des idées exprimées par Charles DARWIN lui-même dans The Descent of Man, me sembla si juste et d'une si grande importance, que dès que j'en eus connaissance (en 1883), je commençai à réunir des documents pour la développer. Karl KESSLER n'avait fait que l'indiquer brièvement dans sa conférence, et la mort (il mourut en 1881) l'avait empêché d'y revenir.
Alayn
Sur un point seulement, je ne pus entièrement accepter les vues de Karl KESSLER. Karl KESSLER voyait dans "les sentiments de famille" et dans le souci de la progéniture (voir plus loin, chapitre I) la source des penchants mutuels des animaux les uns envers les autres. Mais, déterminer jusqu'à quel point ces deux sentiments ont contribué à l'évolution des instincts sociables, et jusqu'à quel point d'autres instincts ont agi dans la même direction, me semble une question distincte et très complexe que nous ne pouvons pas encore discuter. C'est seulement après que nous aurons bien établi les faits d'entr'aide dans les différentes classes d'animaux et leur importance pour l'évolution, que nous serons à même d'étudier ce qui appartient, dans l'évolution des sentiments sociables, aux sentiments de famille et ce qui appartient à la sociabilité proprement dite, qui a certainement son origine aux plus bas degrés de l'évolution du monde animal, peut-être même dans les "colonies animales". Aussi m'appliquai-je surtout à établir tout d'abord l'importance du facteur de l'entr'aide dans l'évolution, réservant pour des recherches ultérieures l'origine de l'instinct d'entr'aide dans la nature.
Alayn
L'importance du facteur de l'entr'aide "si seulement on en pouvait démontrer la généralité" n'échappa pas au vif génie naturaliste de Johann Wolfgang von GOETHE. Lorsqu'un jour Johann Peter ECKERMANN dit à GOETHE -c'était en 1827- que deux petits de roitelets, qui s'étaient échappés, avaient été retrouvés le jour suivant dans un nid de rouges-gorges (Rothkehlchen), qui nourrissaient ces oisillons en même temps que leurs propres petits, l'intérêt de GOETHE fut vivement éveillé par ce récit. Il y vit une confirmation de ses conceptions panthéistes, et dit: "S'il était vrai que ce fait de nourrir un étranger se rencontrât dans toute la Nature et eût le caractère d'une loi générale - bien des énigmes seraient résolues." Il revint sur ce sujet le jour suivant, et pria instamment Johann Peter ECKERMANN (qui était, comme on sait, zoologiste) d'en faire une étude spéciale, ajoutant qu'il y pourrait découvrir "des conséquences d'une valeur inestimable".
(Gespräche, édition de 1848, vol. III, pp. 219, 221.)

Malheureusement, cette étude ne fut jamais faite, quoiqu'il soit fort possible qu'Alfred-Edmund BREHM, qui a accumulé dans ses ouvrages tant de précieux documents relatifs à l'entr'aide parmi les animaux, ait pu être inspiré par la remarque de GOETHE.

Photos: Portraits de GOETHE et de Johann Peter ECKERMANN. La dernière photo étant celle d'Alfred-Edmund BREHM:
Alayn
Dans les années 1872-1886, plusieurs ouvrages importants, traitant de l'intelligence et de la vie mentale des animaux, furent publiés (ils sont cités dans une note du chapitre I), et trois d'entre eux touchent plus particulièrement le sujet qui nous occupe ; ce sont: Les sociétés animales d'Alfred ESPINAS (Paris, 1877), La lutte pour l'existence et l'association pour la lutte, conférence par Jean-Louis de LANESSAN (avril 1881) et le livre de Louis BUCHNER, Liebe und Liebes-Leben in der Thierwelt, dont une première édition parut en 1879, et une seconde édition, très augmentée, en 1885.

Photos: Portraits de Jean-Louis de LANESSAN (connu aussi sous le nom de Jean-Marie de LANESSAN) et celui de Louis BUCHNER:
Alayn
Tous ces livres sont excellents ; mais il y a encore place pour un ouvrage dans lequel l'entr'aide serait considérée, non seulement comme un argument en faveur de l'origine pré-humaine des instincts moraux, mais aussi comme une loi de la nature et un facteur de l'évolution. Alfred ESPINAS porta toute son attention sur ces sociétés animales (fourmis et abeilles) qui reposent sur une division physiologique du travail ; et bien que son livre soit plein d'ingénieuses suggestions de toutes sortes, il fut écrit à une époque où l'évolution des sociétés humaines ne pouvait être étudiée avec les connaissances que nous possédons aujourd'hui. La conférence de Jean-Louis de LANESSAN est plutôt un brillant exposé du plan général d'un ouvrage sur l'appui mutuel, commençant par les rochers de la mer et passant en revue le monde des plantes, des animaux et des hommes. Quant à l'ouvrage de Louis BUCHNER, si fertile en idées qu'il soit et malgré sa richesse en faits, je n'en peux accepter la pensée dominante. Le livre commence par un hymne à l'amour, et presque tous les exemples sont choisis dans l'intention de prouver l'existence de l'amour et de la sympathie parmi les animaux. Mais, réduire la sociabilité animale à l'amour et à la sympathie est aussi réduire sa généralité et son importance ; de même, en basant la morale humaine seulement sur l'amour et la sympathie personnelle, on n'a fait que restreindre le sens du sentiment moral dans son ensemble. Ce n'est pas l'amour de mon voisin -que souvent que je ne connais pas du tout- qui me pousse à saisir un seau d'eau et à m'élancer vers sa demeure en flammes ; c'est un sentiment bien plus large, quoique plus vague: un instinct de solidarité et de sociabilité humaine.

Alayn
Il en est de même pour les animaux. Ce n'est pas l'amour, ni même la sympathie (au sens strict du mot) qui pousse une troupe de ruminants ou de chevaux à former un cercle pour résister à une attaque de loups: ni l'amour qui pousse les loups à se mettre en bande pour chasser ; ni l'amour qui pousse les petits chats ou les agneaux à jouer ensemble, ou une douzaine d'espèces de jeunes oiseaux à vivre ensemble en automne ; et ce n'est ni l'amour, ni la sympathie personnelle qui pousse des milliers de chevreuils, disséminés sur un territoire aussi grand que la France, à constituer des ensembles de troupeaux, marchant tous vers le même endroit afin de traverser une rivière en un point donné. C'est un sentiment infiniment plus large que l'amour ou la sympathie personnelle, un instinct qui s'est peu à peu développé parmi les animaux et les hommes au cours d'une évolution extrêmement lente, et qui a appris aux animaux comme aux hommes la force qu'ils pouvaient trouver dans la pratique de l'entr'aide et du soutien mutuel, ainsi que les plaisirs que pouvait leur donner la vie sociale.
Alayn
L'importance de cette distinction sera facilement appréciée par tous ceux qui étudient la psychologie animale, et encore plus par ceux qui s'occupent de la morale humaine.

L'amour, la sympathie et le sacrifice de soi-même jouent certainement un rôle immense dans le développement progressif de nos sentiments moraux. Mais ce n'est ni sur l'amour ni même sur la sympathie que la société est basée dans l'humanité: c'est sur la conscience de la solidarité humaine, -ne fût-elle même qu'à l'état d'instinct ;- sur le sentiment inconscient de la force que donne à chacun la pratique de l'entr'aide, sur le sentiment de l'étroite dépendance du bonheur de chacun et du bonheur de tous, et sur un vague sens de justice ou d'équité, qui amène l'individu à considérer les droits de chaque autre individu comme égaux aux siens. Sur cette large base se développent les sentiments moraux supérieurs. Mais ce sujet dépasse les limites de cet ouvrage, et je ne ferai qu'indiquer ici une conférence, "Justice et moralité", que j'ai faite en réponse à l'opuscule de Thomas Henry HUXLEY, Ethics, et où j'ai traité cette question avec quelque détail, et les articles sur l'Ethique que j'ai commencé à publier dans la revue Nineteenth Century.

Photo: Thomas Henry HUXLEY:
Alayn
Je pensai donc qu'un livre sur l'Entr'aide considérée comme une loi de la nature et comme facteur de l'évolution pourrait combler une lacune importante. Lorsque Thomas Henry HUXLEY publia, en 1888, son manifeste de lutte pour la vie (Struggle for Existence and its Bearing upon Man), qui, à mon avis, donnait une interprétation très incorrecte des faits de la nature, tels que nous les voyons dans la brousse et dans la forêt, je me mis en rapport avec le directeur de la revue Nineteenth Century, lui demandant s'il voudrait publier une réfutation méthodique des opinions d'un des plus éminents darwinistes. M. James Knowles reçut cette proposition avec la plus grande sympathie. J'en parlai aussi à Henry Walter BATES, le grand collaborateur de Charles DARWIN. "Oui, certainement ; c'est là le vrai darwinisme, répondit-il ; Ce qu'ils ont fait de Darwin est abominable. Ecrivez ces articles, et quand ils seront imprimés, je vous écrirai une lettre que vous pourrez publier." Malheureusement je mis près de sept ans à écrire ces articles et, quand le dernier parut, Henry Walter BATES était mort.

Photos: Thomas Henry HUXLEY et Henry Walter BATES:
Alayn
Après avoir examiné l'importance de l'entr'aide dans les différentes classes d'animaux, je dus examiner le rôle du même facteur dans l'évolution de l'homme. Ceci était d'autant plus nécessaire qu'un certain nombre d'évolutionnistes, qui ne peuvent refuser d'admettre l'importance de l'entr'aide chez les animaux, refusent, comme l'a fait Herbert SPENCER, de l'admettre chez l'homme. Chez l'homme primitif, soutiennent-ils, la guerre de chacun contre tous était la loi de la vie. J'examinerai, dans les chapitres consacrés aux Sauvages et aux Barbares, jusqu'à quel point cette affirmation, qui a été trop complaisamment répétée, sans critique suffisante, depuis Thomas HOBBES, est confirmée par ce que nous savons des périodes primitives du développement humain.

Photos: Herbert SPENCER, Thomas HOBBES et aborigènes australiens:
Alayn
Après avoir examiné le nombre et l'importance des institutions d'entr'aide, formées par le génie créateur des masses sauvages et à demi sauvages pendant la période des clans, et encore plus pendant la période suivante des communes villageoises, et après avoir constaté l'immense influence que ces institutions primitives ont exercé sur le développement ultérieur de l'humanité jusqu'à l'époque actuelle, je fus amené à étendre mes recherches également aux époques historiques. J'étudiai particulièrement cette période si intéressante des libres républiques urbaines du Moyen Age, dont on n'a pas encore suffisamment reconnu l'universalité ni apprécié l'influence sur notre civilisation moderne. Enfin, j'ai essayé d'indiquer brièvement l'immense importance que les instincts d'entr'aide, transmis à l'humanité par les héritages d'une très longue évolution, jouent encore aujourd'hui dans notre société moderne, - dans cette société que l'on prétend reposer sur le principe de "chacun pour soi et l'Etat pour tous", mais qui ne l'a jamais réalisé et ne le réalisera jamais.

Photos: vues de villes du Moyen Age:
Alayn
On peut objecter à ce livre que les animaux aussi bien que les hommes y sont présentés sous un aspect trop favorable ; que l'on a insisté sur leurs qualités sociables, tandis que leurs instincts anti-sociaux et individualistes sont à peine mentionnés. Mais ceci était inévitable. Nous avons tant entendu parler dernièrement de "l'âpre et impitoyable lutte pour la vie", que l'on prétendait soutenue par chaque animal contre tous les autres animaux, par chaque "sauvage" contre tous les autres "sauvages" et par chaque homme civilisé contre tous ses concitoyens -et ces assertions sont si bien devenues des articles de foi- qu'il était nécessaire, tout d'abord, de leur opposer une vaste série de faits montrant la vie animale et humaine sous un aspect entièrement différent. Il était nécessaire d'indiquer l'importance capitale qu'ont les habitudes sociales dans la nature et dans l'évolution progressive, tant des espèces animales que des êtres humains ; de prouver qu'elles assurent aux animaux une meilleure protection contre leurs ennemis, très souvent des facilités pour la recherche de leur nourriture (provisions d'hiver, migrations, etc.), une plus grande longévité et, par conséquent, une plus grande chance de développement des facultés intellectuelles ; enfin il fallait montrer qu'elles ont donné aux hommes, outre ces avantages, la possibilité de créer les institutions qui ont permis à l'humanité de triompher dans sa lutte acharnée contre la nature et de progresser, malgré toutes les vicissitudes de l'histoire. C'est ce que j'ai fait. Aussi est-ce un livre sur la loi de l'entr'aide, considérée comme l'un des principaux facteurs de l'évolution ; mais ce n'est pas un livre sur tous les facteurs de l'évolution et sur leur valeur respective. Il fallait que ce premier livre-ci fût écrit pour qu'il soit possible d'écrire l'autre.
Alayn
Je serais le dernier à vouloir diminuer le rôle que la revendication du "moi" de l'individu a joué dans l'évolution de l'humanité. Toutefois ce sujet exige, à mon avis, d'être traité beaucoup plus à fond qu'il ne l'a été jusqu'ici. Dans l'histoire de l'humanité la revendication du moi individuel a souvent été, et est constamment, quelque chose de très différent, quelque chose de beaucoup plus large et de beaucoup plus profond que cet "individualisme" étroit, cette "revendication personnelle" inintelligente et bornée qu'invoquent un grand nombre d'écrivains. Et les individus qui ont fait l'histoire n'ont pas été seulement ceux que les historiens ont représenté comme des héros. Mon intention est donc, si les circonstances le permettent, d'examiner séparément la part qu'a eue la revendication du "moi" individuel dans l'évolution progressive de l'humanité. Je ne puis faire ici que les quelques remarques suivantes d'un caractère tout à fait général. Lorsque les diverses institutions successives d'entr'aide -la tribu, la commune du village, les guildes, la cité du Moyen Age- commencèrent, au cours de l'histoire, à perdre leur caractère primitif, à être envahies par des croissances parasites, et à devenir ainsi des entraves au progrès, la révolte de l'individu contre ces institutions présenta toujours deux aspects différents. Une partie de ceux qui se soulevaient luttaient pour améliorer les vieilles institutions ou pour élaborer une meilleure organisation, basée sur les mêmes principes d'entr'aide.
Alayn
Ils essayaient, par exemple, d'introduire le principe de la "compensation" à la place de la loi du talion, et plus tard le pardon des offenses, ou un idéal encore plus élevé d'égalité devant la conscience humaine, au lieu d'une "compensation", proportionnelle à la caste de l'individu lésé. Mais à côté de ces efforts, d'autres individus se révoltaient pour briser les institutions protectrices d'entr'aide, sans autre intention que d'accroître leurs propres richesses et leur propre pouvoir. C'est dans cette triple lutte, entre deux classes de révoltés et les partisans de l'ordre établi, que se révèle la vraie tragédie de l'histoire. Mais pour retracer cette lutte et pour étudier avec sincérité le rôle joué dans l'évolution de l'humanité par chacune de ces trois forces, il faudrait au moins autant d'années que j'en ai mis à écrire ce livre.
Alayn
Parmi les oeuvres traitant à peu près le même sujet, parues depuis la publication de mes articles sur l'entr'aide chez les animaux, il faut citer The Lowell Lectures on the Ascent of Man, par Henry DRUMMOND (Londres, 1894), et The Origin and Growth of the Moral Instinct, par Alexander SUTHERLAND (Londres, 1898). Ces deux livres sont conçus suivant les grandes lignes de l'ouvrage de Louis BUCHNER sur l'amour ; et dans le second de ces livres le sentiment de famille et de parenté, considéré comme la seule influence agissant sur le développement des sentiments moraux est traité assez longuement. Un troisième ouvrage, traitant de l'homme et construit sur un plan analogue, The Principles of Sociology par le professeur Franklin Henry GIDDINGS, a paru en première édition à New-York et à Londres en 1896, et les idées dominantes en avaient déjà été indiquées par l'auteur dans une brochure en 1894. Mais c'est à la critique scientifique que je laisse le soin de discuter les points de contact, de ressemblance ou de différence entre ces ouvrages et le mien.

Photo: Franklin Henry GIDDINGS:
Alayn
Les différents chapitres de ce livre ont paru dans le Nineteenth Century ("L'Entr'aide chez les animaux", en septembre et novembre 1890 ; "L'Entr'aide chez les sauvages", en avril 1891 ; "L'Entr'aide chez les Barbares", en janvier 1892 ; "L'Entr'aide dans la cité du Moyen Age", en août et septembre 1894 ; et "L'Entr'aide parmi les Modernes", en janvier et juin 1896). En les réunissant en un volume ma première intention était de rassembler dans un appendice la masse de documents, ainsi que la discussion de plusieurs points secondaires, qui n'auraient pas été à leur place dans des articles de revue. Mais l'appendice eût été deux fois plus gros que le volume, et il m'en fallut, sinon abandonner, au moins ajourner la publication. L'appendice du présent livre comprend la discussion de quelques points qui ont donné lieu à des controverses scientifiques durant ces dernières années ; dans le texte je n'ai intercalé que ce qu'il était possible d'ajouter sans changer la structure de l'ouvrage.

Je suis heureux de cette occasion d'exprimer à M. James Knowles, directeur du Nineteenth Century, mes meilleurs remerciements, tant pour l'aimable hospitalité qu'il a offerte dans sa revue à ces articles, aussitôt qu'il en a connu les idées générales, que pour la permission qu'il a bien voulu me donner de les reproduire en volume.

Bromley, Kent, 1902.

PS: J'ai profité de l'occasion que m'offrait la publication de cette traduction française pour revoir soigneusement le texte et ajouter quelques faits à l'appendice.

Janvier 1906.

Photo: Pierre KROPOTKINE:
Alayn
CHAPITRE I

L'ENTR'AIDE PARMI LES ANIMAUX


La conception de la lutte pour l'existence comme facteur de l'évolution, introduite dans la science par Charles DARWIN et Alfred Russel WALLACE, nous a permis d'embrasser un vaste ensemble de phénomènes en une seule généralisation, qui devint bientôt la base même de nos spéculations philosophiques, biologiques et sociologiques. Une immense variété de faits: adaptations de fonction et de structure des êtres organisés à leur milieu ; évolution physiologique et anatomique ; progrès intellectuel et même développement moral, que nous expliquions autrefois par tant de causes différentes, furent réunis par Charles DARWIN en une seule conception générale. Il y reconnut un effort continu, une lutte contre les circonstances adverses, pour un développement des individus, des races, des espèces et des sociétés tendant à un maximum de plénitude, de variété et d'intensité de vie. Peut-être, au début, Charles DARWIN lui-même ne se rendait-il pas pleinement compte de l'importance générale du facteur qu'il invoqua d'abord pour expliquer une seule série de faits, relatifs à l'accumulation de variations individuelles à l'origine d'une espèce. Mais il prévoyait que le terme qu'il introduisait dans la science perdrait sa signification philosophique, la seule vraie, s'il était employé exclusivement dans son sens étroit - celui d'une lutte entre des individus isolés, pour la simple conservation de l'existence de chacun d'eux. Dans les premiers chapitres de son mémorable ouvrage il insistait déjà pour que le terme fût pris dans son "sens large et métaphorique, comprenant la dépendance des êtres entre eux, et comprenant aussi (ce qui est plus important) non seulement la vie de l'individu mais aussi le succès de sa progéniture."
[Origine des espèces, ch, III.]

Photo: Charles DARWIN et Alfred Russel WALLACE:
Alayn
Bien que lui-même, pour les besoins de sa thèse spéciale, ait employé surtout le terme dans son sens étroit, il mettait ses continuateurs en garde contre l'erreur (qu'il semble avoir commise une fois lui-même) d'exagérer la portée de cette signification restreinte.
Dans The Descent of Man il a écrit quelques pages puissantes pour en expliquer le sens propre, le sens large. Il y signale comment, dans d'innombrables sociétés animales, la lutte pour l'existence entre les individus isolés disparaît, comment la lutte est remplacée par la coopération, et comment cette substitution aboutit au développement de facultés intellectuelles et morales qui assurent à l'espèce les meilleures conditions de survie. Il déclare qu'en pareil cas les plus aptes ne sont pas les plus forts physiquement, ni les plus adroits, mais ceux qui apprennent à s'unir de façon à se soutenir mutuellement, les forts comme les faibles, pour la prospérité de la communauté. "Les communautés, écrit-il, qui renferment la plus grande proportion de membres le plus sympathiques les uns aux autres, prospèrent le mieux et élèvent le plus grand nombre de rejetons" (2° édit. anglaise, p. 163).
L'idée de concurrence entre chacun et tous, née de l'étroite conception malthusienne, perdait ainsi son étroitesse dans l'esprit d'un observateur qui connaissait la nature.
podcol
Eh bien, je ne sais quoi dire: superbes photos Alayn, superbe sujet, très émouvant et très beau !.. Merci et bravo ! Je ne pensais pas que l'on puisse faire un tel sujet sur une telle notion...
Alayn
Bonsoir Podcol ! Merci...
Je pense qu'on peut faire des topics entiers sur n'importe quelle notion.^^
Là, il s'agit de celle de l'entr'aide et bien évidemment, elle est très particulière, émouvante, etc... mais très très intéressante !

Ca démarre sur les chapeaux de roues avec cette "controverse" entre Pierre KROPOTKINE et Charles DARWIN... C'est du très grand !

Et nous n'en sommes qu'au tout début du premier chapitre du pavé d'un des ouvrages de Pierre KROPOTKINE ! (arf !)

Bonne lecture !
Alayn
Malheureusement ces remarques, qui auraient pu devenir la base de recherches très fécondes, étaient tenues dans l'ombre par la masse de faits que Charles DARWIN avait réunis dans le dessein de montrer les conséquences d'une réelle compétition pour la vie. En outre il n'essaya jamais de soumettre à une plus rigoureuse investigation l'importance relative des deux aspects sous lesquels se présente la lutte pour l'existence dans le monde animal, et il n'a jamais écrit l'ouvrage qu'il se proposait d'écrire sur les obstacles naturels à la surproduction animale, ouvrage qui eût été la pierre de touche de l'exacte valeur de la lutte individuelle. Bien plus, dans les pages même dont nous venons de parler, parmi des faits réfutant l'étroite conception malthusienne de la lutte, le vieux levain malthusien reparaît, par exemple, dans les remarques de Charles DARWIN sur les prétendus inconvénients à maintenir "les faibles d'esprit et de corps" dans nos sociétés civilisées (ch. V). Comme si des milliers de poètes, de savants, d'inventeurs, de réformateurs, faibles de corps ou infirmes, ainsi que d'autres milliers de soi-disant "fous" ou "enthousiastes, faibles d'esprit" n'étaient pas les armes les plus précieuses dont l'humanité ait fait usage dans sa lutte pour l'existence - armes intellectuelles et morales, comme Charles DARWIN lui-même l'a montré dans ces mêmes chapitres de Descent of Man.

Photo: Charles DARWIN:
Alayn
La théorie de Charles DARWIN eut le sort de toutes les théories qui traitent des rapports humains. Au lieu de l'élargir selon ses propres indications, ses continuateurs la restreignirent encore. Et tandis que Herbert SPENCER, partant d'observations indépendantes mais très analogues, essayait d'élargir le débat en posant cette grande question: "Quels sont les plus aptes ?" (particulièrement dans l'appendice de la troisième édition des Data of Ethics), les innombrables continuateurs de Charles DARWIN réduisaient la notion de la lutte pour l'existence à son sens le plus restreint. Ils en vinrent à concevoir le monde animal comme un monde de lutte perpétuelle entre des individus affamés, altérés de sang. Ils firent retentir la littérature moderne du cri de guerre Malheur aux vaincus, comme si c'était là le dernier mot de la biologie moderne. Ils élevèrent la "lutte sans pitié" pour des avantages personnels à la hauteur d'un principe biologique, auquel l'homme doit se soumettre aussi, sous peine de succomber dans un monde fondé sur l'extermination mutuelle. Laissant de côté les économistes, qui ne savent des sciences naturelles que quelques mots empruntés à des vulgarisateurs de seconde main, il nous faut reconnaître que même les plus autorisés des interprètes de Charles DARWIN firent de leur mieux pour maintenir ces idées fausses.
En effet, si nous prenons Thomas Henry HUXLEY, qui est considéré comme l'un des meilleurs interprètes de la théorie de l'évolution, ne nous apprend-il pas, dans son article, "Struggle for Existence and its Bearing upon Man", que:

jugé au point de vue moral, le monde animal est à peu près au niveau d'un combat de gladiateurs. Les créatures sont assez bien traitées et envoyées au combat ; sur quoi les plus forts, les plus vifs et les plus rusés survivent pour combattre un autre jour. Le spectateur n'a même pas à baisser le pouce, car il n'est point fait de quartier.

Photos: Herbert SPENCER et Thomas Henry HUXLEY:
Denis
Et voui Podcol, c'est ça les Anarchistes, entre autre !

Ourf!
Alayn
Et, plus loin, dans le même article, ne nous dit-il pas que, de même que parmi les animaux, parmi les hommes primitifs aussi:

les plus faibles et les plus stupides étaient écrasés, tandis que survivaient les plus résistants et les plus malins, ceux qui étaient les plus aptes à triompher des circonstances, mais non les meilleurs sous d'autres rapports. La vie était, une perpétuelle lutte ouverte, et à part les liens de famille limités et temporaires, la guerre dont parle Hobbes de chacun contre tous était l'état normal de l'existence.
[Nineteenth Century, février 1888, p. 165.]

Photos: Thomas Henry HUXLEY et Thomas HOBBES:
Alayn
Le lecteur verra, par les données qui lui seront soumises dans la suite de cet ouvrage, à quel point cette vue de la nature est peu confirmée par les faits, en ce qui a trait au monde animal et en ce qui a trait à l'homme primitif. Mais nous pouvons remarquer dès maintenant que la manière de voir de Thomas Henry HUXLEY avait aussi peu de droits à être considérée comme une conclusion scientifique que la théorie contraire de Jean-Jacques ROUSSEAU qui ne voyait dans la nature qu'amour, paix et harmonie, détruits par l'avènement de l'homme. Il suffit, en effet, d'une promenade en forêt, d'un regard jeté sur n'importe quelle société animale, ou même de la lecture de n'importe quel ouvrage sérieux traitant de la vie animale (d'Alcide Dessalines d'ORBIGNY, Jean-Jacques AUDUBON, François Le VAILLANT, n'importe lequel), pour amener le naturaliste à tenir compte de la place qu'occupe la sociabilité dans la vie des animaux, pour l'empêcher, soit de ne voir dans la nature qu'un champ de carnage, soit de n'y découvrir que paix et harmonie. Si Jean-Jacques ROUSSEAU a commis l'erreur de supprimer de sa conception la lutte "à bec et ongles", Thomas Henry HUXLEY a commis l'erreur opposée ; mais ni l'optimisme de Jean-Jacques ROUSSEAU, ni le pessimisme de Thomas Henry HUXLEY ne peuvent être acceptés comme une interprétation impartiale de la nature.

Photos: Jean-Jacques AUDUBON et François Le VAILLANT:
Alayn
Lorsque nous étudions les animaux -non dans les laboratoires et les muséums seulement, mais dans la forêt et la prairie, dans les steppes et dans la montagne- nous nous apercevons tout de suite que, bien qu'il y ait dans la nature une somme énorme de guerre entre les différentes espèces, et surtout entre les différentes classes d'animaux, il y a tout autant, ou peut-être même plus, de soutien mutuel, d'aide mutuelle et de défense mutuelle entre les animaux appartenant à la même espèce ou, au moins, à la même société. La sociabilité est aussi bien une loi de la nature que la lutte entre semblables. Il serait sans doute très difficile d'évaluer, même approximativement, l'importance numérique relative de ces deux séries de faits. Mais si nous en appelons à un témoignage indirect, et demandons à la nature: "Quels sont les mieux adaptés: ceux qui sont continuellement en guerre les uns avec les autres, ou ceux qui se soutiennent les uns les autres ?" nous voyons que les mieux adaptés sont incontestablement les animaux qui ont acquis des habitudes d'entr'aide. Ils ont plus de chances de survivre, et ils atteignent, dans leurs classes respectives, le plus haut développement d'intelligence et d'organisation physique. Si les faits innombrables qui peuvent être cités pour soutenir cette thèse sont pris en considération, nous pouvons sûrement dire que l'entr'aide est autant une loi de la vie animale que la lutte réciproque, mais que, comme facteur de l'évolution, la première a probablement une importance beaucoup plus grande, en ce qu'elle favorise le développement d'habitudes et de caractères éminemment propres à assurer la conservation et le développement de l'espèce ; elle procure aussi, avec moins de perte d'énergie, une plus grande somme de bien-être et de jouissance pour chaque individu.

Photo: Planche de ROBA, extraite de la série BD "Boule et Bill":
Alayn
De tous les continuateurs de Charles DARWIN, le premier, à ma connaissance, qui comprit toute la portée de l'Entr'aide en tant que loi de la nature et principal facteur de l'évolution progressive, fut un zoologiste russe bien connu, feu le doyen de l'Université de Saint-Pétersbourg, le professeur Karl KESSLER. Il développa ses idées dans un discours prononcé en janvier 1880, quelques mois avant sa mort, devant un congrès de naturalistes russes ; mais, comme tant de bonnes choses publiées seulement en russe, cette remarquable allocution demeura presque inconnue.
[Sans parler des écrivains antérieurs à Charles DARWIN, comme Alphonse TOUSSENEL, Antoine Laurent Apollinaire FEE et bien d'autres, plusieurs ouvrages contenant nombre d'exemples frappants d'aide mutuelle, mais ayant principalement rapport à l'intelligence animale avaient paru avant cette date. Je puis citer ceux de Jean-Charles HOUZEAU de LEHAIE, Les facultés mentales des animaux, 2 vol., Bruxelles, 1872 ; Aus dem Geistesleben der Thiere, de Louis BUCHNER, 2° édition en 1877, et Ueber das Seelenleben der Thiere de Maximilian PERTY, Leipzig, 1876. Alfred ESPINAS publia son très remarquable ouvrage, Les sociétés animales, en 1877 ; dans cet ouvrage il faisait ressortir l'importance des sociétés animales pour la conservation des espèces, et engageait une discussion des plus intéressantes sur l'origine des sociétés. En réalité le livre d'Alfred ESPINAS contient déjà tout ce qui a été écrit depuis sur l'aide mutuelle et beaucoup d'autres bonnes choses. Si cependant je fais une mention spéciale du discours de Karl KESSLER, c'est parce que celui-ci a élevé l'aide mutuelle à la hauteur d'une loi, beaucoup plus importante pour l'évolution progressive que la loi de la lutte réciproque. Les mêmes idées furent exposées l'année suivante (en avril 1881), par Jean-Louis de LANESSAN dans une conférence publiée en 1882 sous ce titre: La lutte pour l'existence et l'association pour la lutte. Le très important ouvrage de George John ROMANES, Animal Intelligence, parut en 1882 et fut suivi l'année d'après par Mental Evolution of the Animals. Déjà dès 1879 Louis BUCHNER avait publié un autre ouvrage très remarquable, Liebe und Liebes-Leben in der Thierwelt, dont une seconde édition, très augmentée, parut en 1885. Comme on le voit, l'idée était dans l'air.]

Photos: Alphonse TOUSSENEL ; Antoine Laurent Apollinaire FEE ; Maximilian PERTY et George John ROMANES:
Alayn
"En sa qualité de vieux zoologiste", Karl KESSLER se sentait tenu de protester contre l'abus d'une expression -la lutte pour l'existence- empruntée à la zoologie, ou, au moins, contre l'importance exagérée qu'on attribuait à cette expression. En zoologie, disait-il, et dans toutes les sciences qui traitent de l'homme, on insiste sans cesse sur ce qu'on appelle la loi sans merci de la lutte pour la vie. Mais on oublie l'existence d'une autre loi, qui peut être nommée loi de l'entr'aide, et cette loi, au moins pour les animaux, est beaucoup plus importante que la première. Il faisait remarquer que le besoin d'élever leur progéniture réunissait les animaux, et que "plus les individus s'unissent, plus ils se soutiennent mutuellement, et plus grandes sont, pour l'espèce, les chances de survie et de progrès dans le développement intellectuel". "Toutes les classes d'animaux, ajoutait-il, et surtout les plus élevées, pratiquent l'entr'aide", et il donnait à l'appui de son idée des exemples empruntés à la vie des nécrophores et à la vie sociale des oiseaux et de quelques mammifères. Les exemples étaient peu nombreux, comme il convient à une brève allocution d'ouverture, mais les points principaux étaient clairement établis ; et, après avoir indiquer que dans l'évolution de l'humanité l'entr'aide joue un rôle encore plus important, Karl KESSLER concluait en ces termes: "Certes, je ne nie pas la lutte pour l'existence, mais je maintiens que le développement progressif du règne animal, et particulièrement de l'humanité, est favorisé bien plus par le soutien mutuel que par la lutte réciproque... Tous les êtres organisés ont deux besoins essentiels: celui de la nutrition et celui de la propagation de l'espèce. Le premier les amène à la lutte et à l'extermination mutuelle, tandis que le besoin de conserver l'espèce les amène à se rapprocher les uns des autres et à se soutenir les uns les autres. Mais je suis porté à croire que dans l'évolution du monde organisé -dans la modification progressive des êtres organisés- le soutien mutuel entre les individus joue un rôle beaucoup plus important que leur lutte réciproque."
[Mémoires (Trudy) de la Société des naturalistes de Saint-Pétersbourg, vol. XI, 1880.]

Photos: Karl KESSLER et des nécrophores:
Alayn
La justesse de ces vues frappa la plupart des zoologistes présents, et N. SIEVERTSOFF, dont le nom est bien connu des ornithologistes et des géographes, les confirma et les appuya de quelques nouveaux exemples. Il cita certaines espèces de faucons qui sont "organisées pour le brigandage d'une façon presque idéale" et cependant sont en décadence, tandis que prospèrent d'autres espèces de faucons qui pratiquent l'aide mutuelle. "D'un autre côté, dit-il, considérez un oiseau sociable, le canard ; son organisme est loin d'être parfait, mais il pratique l'aide mutuelle, et il envahit presque la terre entière, comme on peut en juger par ses innombrables variétés et espèces."

Photos: Faucons et canards:
Alayn
L'accueil sympathique que les vues de Karl KESSLER reçurent de la part des zoologistes russes était très naturel, car presque tous ils avaient eu l'occasion d'étudier le monde animal dans les grandes régions inhabitées de l'Asie septentrionale et de la Russie orientale ; or il est impossible d'étudier de semblables régions sans être amené aux mêmes idées. Je me rappelle l'impression que me produisit le monde animal de la Sibérie quand j'explorai la région du Vitim, en compagnie du zoologiste accompli qu'était mon ami I. S. POLIAKOFF. Nous étions tous deux sous l'impression récente de l'Origine des Espèces, mais nous cherchions en vain des preuves de l'âpre concurrence entre animaux de la même espèce que la lecture de l'ouvrage de Charles DARWIN nous avait préparés à trouver, même en tenant compte des remarques du troisième chapitre (édit. anglaise, p. 54). Nous constations quantités d'adaptations pour la lutte -très souvent pour la lutte en commun- contre les circonstances adverses du climat, ou contre des ennemis variés ; et I. S. POLIAKOFF écrivit plusieurs excellentes pages sur la dépendance mutuelle des carnivores, des ruminants et des rongeurs, en ce qui concerne leur distribution géographique. Je constatai d'autre part un grand nombre de faits d'entr'aide, particulièrement lors des migrations d'oiseaux et de ruminants ; mais même dans les régions de l'Amour et de l'Oussouri, où la vie animale pullule, je ne pus que très rarement, malgré l'attention que j'y prêtais, noter des faits de réelle concurrence, de véritable lutte entre animaux supérieurs de la même espèce. La même impression se dégage des oeuvres de la plupart des zoologistes russes, et cela explique sans doute pourquoi les idées de Karl KESSLER furent si bien accueillies par les darwinistes russes, tandis que ces mêmes idées n'ont point cours parmi les disciples de Charles DARWIN dans l'Europe occidentale.

Photos: Cheval de Przewalski, cheval sauvage étudié par I. S. POLIAKOFF ; le fleuve Amour et animaux de la Sibérie:
Alayn
Ce qui frappe dès l'abord quand on commence à étudier la lutte pour l'existence sous ses deux aspects, - au sens propre et au sens métaphorique, - c'est l'abondance de faits d'entr'aide, non seulement pour l'élevage de la progéniture, comme le reconnaissent la plupart des évolutionnistes, mais aussi pour la sécurité de l'individu, et pour lui assurer la nourriture nécessaire. Dans de nombreuses catégories du règne animal l'entr'aide est la règle. On découvre l'aide mutuelle même parmi les animaux les plus inférieurs, et il faut nous attendre à ce que, un jour ou l'autre, les observateurs qui étudient au microscope la vie aquatique, nous montrent des faits d'assistance mutuelle inconsciente parmi les micro-organismes. Il est vrai que notre connaissance de la vie des invertébrés, à l'exception des termites, des fourmis et des abeilles, est extrêmement limitée ; et cependant, même en ce qui concerne les animaux inférieurs, nous pouvons recueillir quelques faits dûment vérifiés de coopération. Les innombrables associations de sauterelles, de vanesses, de cicindèles, de cigales, etc., sont en réalité fort mal connues ; mais le fait même de leur existence indique qu'elles doivent être organisées à peu près selon les mêmes principes que les associations temporaires de fourmis et d'abeilles pour les migrations. [Voyez appendice I.] Quant aux coléoptères nous avons des faits d'entr'aide parfaitement observés parmi les nécrophores. Il leur faut de la matière organique en décomposition pour y pondre leurs oeufs, et pour assurer ainsi la nourriture à leurs larves ; mais cette matière organique ne doit pas se décomposer trop rapidement: aussi ont-ils l'habitude d'enterrer dans le sol les cadavres de toutes sortes de petits animaux qu'ils rencontrent sur leur chemin. D'ordinaire ils vivent isolés ; mais quand l'un deux a découvert le cadavre d'une souris ou d'un oiseau qu'il lui serait difficile d'enterrer tout seul, il appelle quatre ou six autres nécrophores pour venir à bout de l'opération en réunissant leurs efforts ; si cela est nécessaire, ils transportent le cadavre dans un terrain meuble, et ils l'enterrent en faisant preuve de beaucoup de sens, sans se quereller pour le choix de celui qui aura le privilège de pondre dans le corps enseveli. Et quand GLEDDITSCH attacha un oiseau mort à une croix faite de deux bâtons, ou suspendit un crapaud à un bâton planté dans le sol, il vit les petits nécrophores unir leurs intelligences de la même façon amicale pour triompher de l'artifice de l'homme.
[Voyez appendice I.]

Photos: croquis de nécrophores enterrant des cadavres d'animaux ; abeilles ; planche de cicindèles et un vanesse (papillon du chardon):
Alayn
Même parmi les animaux qui sont à un degré assez peu développé d'organisation, nous pouvons trouver des exemples analogues. Certains crabes terrestres des Indes occidentales et de l'Amérique du Nord se réunissent en grandes bandes pour aller jusqu'à la mer où ils déposent leurs oeufs. Chacune de ces migrations suppose accord, coopération et assistance mutuelle. Quand au grand crabe des Moluques (Limulus), je fus frappé (en 1882, à l'aquarium de Brighton) de voir à quel point ces animaux si gauches sont capables de faire preuve d'aide mutuelle pour secourir un camarade en détresse. L'un d'eux était tombé sur le dos dans un coin du réservoir, et sa lourde carapace en forme de casserole l'empêchait de se remettre dans sa position naturelle, d'autant plus qu'il y avait dans ce coin une barre de fer qui augmentait encore la difficulté de l'opération. Ses compagnons vinrent à son secours, et pendant une heure j'observai comment ils s'efforçaient d'aider leur camarade de captivité.
Ils venaient deux à la fois, poussaient leur ami par-dessous, et après des efforts énergiques réussissaient à le soulever tout droit ; mais alors la barre de fer les empêchait d'achever le sauvetage, et le crabe retombait lourdement sur le dos. Après plusieurs essais on voyait l'un des sauveteurs descendre au fond du réservoir et ramener deux autres crabes, qui commençaient avec des forces fraîches les mêmes efforts pour pousser et soulever leur camarade impuissant. Nous restâmes dans l'aquarium pendant plus de deux heures, et, au moment de partir, nous revînmes jeter un regard dans le réservoir: le travail de secours continuait encore ! Depuis que j'ai vu cela, je ne puis refuser de croire à cette observation citée par le Dr Erasmus DARWIN, que "le crabe commun, pendant la saison de la mue, poste en sentinelle un crabe à coquille dure n'ayant pas encore mué, pour empêcher les animaux marins hostiles de nuire aux individus en mue qui sont sans défense".
[Animal Intelligence, de George John ROMANES, p. 233.]

Photos: crabes des Moluques avec des planches-croquis extraites de l'Encyclopédie de DIDEROT:
Alayn
Les faits qui mettent en lumière l'entr'aide parmi les termites, les fourmis et les abeilles sont si bien connus par les ouvrages d'Auguste FOREL, de George John ROMANES, de Louis BUCHNER et de Sir John LUBBOCK, que je peux borner mes remarques à quelques indications. [Des ouvrages comme Les fourmis indigènes de Pierre HUBER, Genève, 1861 (reproduction populaire de ses Recherches sur les fourmis, Genève, 1810) ; Recherches sur les fourmis de la Suisse d'Auguste FOREL, Zürich, 1874 ; et Harvesting Ants and Trapdoor Spiders de John Traherne MOGGRIDGE, Londres, 1873 et 1874, devraient être entre les mains de tous les jeunes gens. Voyez aussi Les métamorphoses des insectes, de BLANCHARD, Paris, 1868 ; Les souvenirs entomologiques, de Jean-Henri FABRE, 8 vol., Paris, 1879-1890 ; Les études des moeurs des fourmis, d'EBRARD, Genève, 1864 ; Ants, Bees and Wasps, de John LUBBOCK et autres analogues.] Si, par exemple, nous considérons une fourmilière, non seulement nous voyons que toute espèce de travail -élevage de la progéniture, approvisionnements, constructions, élevage des pucerons, etc.,- est accomplie suivant les principes de l'entr'aide volontaire, mais il nous faut aussi reconnaître avec Auguste FOREL que le trait principal, fondamental, de la vie de beaucoup d'espèces de fourmis est le fait, ou plutôt l'obligation pour chaque fourmi, de partager sa nourriture, déjà avalée et en partie digérée, avec tout membre de la communauté, qui en fait la demande. Deux fourmis appartenant à deux espèces différentes ou à deux fourmilières ennemies, quand d'aventure elles se rencontrent, s'évitent. Mais deux fourmis appartenant à la même fourmilière, ou à la même colonie de fourmilières, s'approchent l'une de l'autre, échangent quelques mouvements de leurs antennes, et "si l'une d'elles a faim ou soif, et surtout si l'autre a l'estomac plein..., elle lui demande immédiatement de la nourriture".
La fourmi ainsi sollicitée ne refuse jamais ; elle écarte ses mandibules, se met en position et regurgite une goutte d'un fluide transparent qui est aussitôt léchée par la fourmi affamée. Cette régurgitation de la nourriture pour les autres est un trait si caractéristique de la vie des fourmis (en liberté), et elles y ont si constamment recours pour nourrir des camarades affamées et pour alimenter les larves, qu'Auguste FOREL considère le tube digestif des fourmis comme formé de deux parties distinctes, dont l'une, la postérieure, est pour l'usage spécial de l'individu, et l'autre, la partie antérieure, est principalement pour l'usage de la communauté. Si une fourmi qui a le jabot plein a été assez égoïste pour refuser de nourrir une camarade, elle sera traitée comme une ennemie ou même plus mal encore. Si le refus a été fait pendant que ses compagnes étaient en train de se battre contre quelqu'autre groupe de fourmis, elles reviendront tomber sur la fourmi gloutonne avec une violence encore plus grande que sur les ennemies elles-mêmes. Et si une fourmi n'a pas refusé de nourrir une autre, appartenant à une espèce ennemie, elle sera traitée en amie par les compagnes de cette dernière. Tous ces faits sont confirmés par les observations les plus soigneuses et les expériences les plus décisives.
[Recherches d'Auguste FOREL, pp. 243, 244, 279. La description de ces moeurs par Pierre HUBER est admirable. On y trouve aussi quelques indications touchant l'origine possible de l'instinct (édition populaire, pp. 158, 160). - Voir Appendice II.]

Photos: Auguste FOREL ; dessin représentant John LUBBOCK dans son bureau ; fourmilière et fourmis:
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